Nathalie Bondil - Directrice du Musée de l’Institut du Monde Arabe : “Nos publics nous donnent ce qu'ils ont de plus précieux, leur temps libre.”
Ce qui m'a marqué en échangeant avec Nathalie, c'est sa sagesse. École du Louvre, conservatrice du patrimoine, elle dirige pendant treize ans le Musée des beaux-arts de Montréal, jusqu'à son départ en 2020, en plein début de pandémie. Sa curiosité l'a ensuite portée vers un autre univers : depuis 2021, elle dirige le musée de l'Institut du monde arabe, qui traque les silences de l'histoire de l'art et ces artistes que des raisons postcoloniales ont fait passer sous la trappe de notre mémoire collective. Elle porte aussi, depuis plus d’une décennie, le développement de la muséothérapie, car elle en est convaincue, l’émerveillement et la santé sont intimement liées. Aujourd'hui, elle raconte un engagement salutaire : l'éducation, le mentorat et la sororité permettent de lever les verrous qui pèsent encore sur des femmes dirigeantes toujours plus exposées que les hommes.
Quelle a été ta première émotion artistique ?
Au Maroc où je vivais, la beauté du désert dans le sud près de Ouarzazate, je devais avoir six ou sept ans, une émotion esthétique plutôt qu'artistique, les deux sont physiologiquement liées : le goût du voyage et de la découverte m'a toujours habité.
Tu as beaucoup voyagé dans ta jeunesse ?
Étrangement, je me suis toujours un peu sentie citoyenne du monde, je ne me définis pas par une seule identité. Mes parents aimaient voyager, moi dans leurs bagages, ils ont eu cette générosité pour leurs enfants. Née à Barcelone, j'ai passé mon enfance au Maroc, avant d'étudier en France, j'ai travaillé un temps à New York : j’ai toujours voyagé en sac à dos puis pour le travail. Mon installation au Canada, prévue pour quelques années, s'est transformée en deux décennies : je suis tombée en amour, comme on dit au Québec, avec mon pays d'adoption ; mon passeport canadien est une fierté.
Tu as été baignée dans la culture dès l'enfance, ou est-ce venu plus tard ?
Mon père était un bosseur passionné, un exemple que nos parents ont enseigné à leurs enfants. Maman avait du goût pour son intérieur, papa achetait quelques objets - des faïences de Moustiers-Sainte-Marie, le village de ses racines familiales - mais rien de particulier. Enfant, je collectionnais toutes sortes de choses : gommes à effacer, échantillons de parfum, minéraux et coquillages... Je conservais des babioles, des fanzines, des pacotilles... des reliques qui me parlaient d'un temps plus ancien, fascinée jusqu'à présent par le pouvoir d'incarnation de ces "objets vrais" (François Mairesse) : je voyage facilement dans l'espace et dans le temps.
Comment ce goût est-il devenu ton métier ?
Étant d'un naturel curieux, je me plonge dans d'autres époques, d'autres personnages, d'autres histoires... articles, conférences, documentaires tous les soirs et pendant la nuit : c'est un émerveillement d'être au monde pour un temps très court, avec tant de choses à découvrir : j'ai l'admiration facile. Étudiants en art avec mon futur mari, nous courions les brocantes pour chiner, une passion toujours partagée, notre musée intime. A titre individuel et professionnel, je crois en nos missions de conservation : l'art a vocation à nous survivre, nous en sommes les passeurs, leur beauté nous est prêtée ; j'aime cette idée, empruntée à Saint-Exupéry, d'être des "éclaireurs de réverbère".
Tu es une référence sur le sujet de la muséothérapie. Comment ce sujet est-il arrivé dans ta vie professionnelle ?
M'intéressant à l'anthropologie et aux sciences, je me suis toujours questionnée : à quoi tient cet émerveillement (awe) que me procure l'art ? Et comment l'offrir aux visiteurs, du point de vue sensible et physiologique ? J'ai beaucoup échangé avec mon frère cancérologue, et j'ai eu la chance de travailler au Québec, où la gouvernance des musées facilite les partenariats avec la société civile, au-delà des tutelles publiques ; avec nos équipes et des professionnels en santé, réunis dans notre comité Art & Santé (présidé par le scientifique en chef de la province), nous avons multiplié des projets-pilotes sur le soin par les arts, ce qui m'aura permis de définir la muséothérapie dans la perspective d’un musée humaniste.
Nos premières prescriptions médicales muséales, lancées en 2018 avec l'Association des médecins francophones du Canada connurent un grand retentissement : nos initiatives furent même soutenues par le ministère de la Santé du Québec. Ce modèle d'un musée sur ordonnance a essaimé, il s'est amélioré : à Bruxelles, auprès de patients de l'hôpital psychiatrique public ; à Genève, avec le Service de cardiologie de l'hôpital universitaire ; en France - outre Rennes, Lille, Montpellier... - grâce au travail conjoint des directions de la Santé et de la Culture de la Ville de Nice, pour les psychiatres publics et privés ; depuis 2025 dans les Yvelines, c'est tout un département, qui permet de prescrire des entrées - remboursées en tout ou partie - pour une vingtaine d'institutions culturelles affiliées...
J'ai vécu un vrai changement, avant et après la pandémie, sur ces médiations auparavant marginales. La santé mentale, l'isolement, les maladies chroniques sont devenus des enjeux majeurs en santé publique. En France, il s'agit surtout d'initiatives de terrain, des conventionnements locaux triangulés entre un musée, un établissement de santé et une collectivité. J'ai eu cette discussion avec Roselyne Bachelot, alors ministre de la Culture : après la pandémie anxiogène, il y avait un momentum, la culture avait été mise sous cloche. Au niveau étatique, les ministères de la Santé et de la Culture, pourraient formellement endosser ce musée par ordonnance comme au Royaume Uni.
Tout le monde se sent concerné par la santé : aborder ces questions, c'est parler à l'ensemble de la société, quelles que soient les opinions. La muséothérapie - comme d'autres thérapies par l'art - s'envisage comme un soin de support dans le cadre d'une médecine intégrative et holistique... non pas que l'art guérisse en lui-même, mais il peut impacter bénéfiquement la personne, non plus seulement identifiée par une pathologie, une maladie, une infirmité...
Au-delà, il s'agit d'une réflexion de fond sur ce que la culture peut apporter comme apaisement, réparation, réconciliation, à un moment de tensions et de polarisations sociales : grâce à la puissance de l'émotion esthétique, et parce que nous sommes régis par notre vie émotionnelle, nos musées sont des acteurs utiles pour fédérer autrement.
Le fait d'être une femme a changé quelque chose dans ton parcours ?
Lors de ma nomination à la tête du Musée des beaux-arts de Montréal, le fait que je sois la première femme à sa direction était appuyé : pourtant je préférais avoir été choisie pour ce que j'avais entre les oreilles... plutôt que pour ce que je n'avais pas entre les jambes ! Je fais partie d'une génération qui tolérait le paternalisme et le sexisme : ces attitudes de boys club demeuraient intériorisées même chez les femmes. Depuis le curseur a bougé, les jeunes générations les acceptent moins ou plus du tout, tant mieux ! Si beaucoup d'hommes sont des alliés, je crois au leadership féminin : ma grande fille m'a secouée sur ces sujets, elle est ma boussole. De génération en génération, je trouve cette évolution inspirante.
Comment ta façon de diriger des équipes a-t-elle évolué dans le temps et entre le Québec et la France ?
Je reste très “canadienne” pour mes collègues. Si je me suis toujours mise au service des institutions, j'ai beaucoup encouragé "l'intrapreneuriat" au Canada : notre musée s'est remarquablement développé. Je crois aux valeurs communes qui fédèrent et au renforcement positif (empowerment) : pour dire vite, je crois en la HP Way (l'esprit Hewlett et Packard), c'est très nord-américain. En France, le secteur culturel est surtout opéré par le politique et l'administratif : l'effort concerne davantage le contrôle de la dépense (la norme génère la norme) plus que la création de la recette : c'est une gestion de la décroissance plus qu'une stratégie de développement (que j'entends dans une perspective non-profit, collaborative et non consumériste). Bref, les cultures et les manières de collaborer diffèrent : si aucun système n'est parfait, certaines pratiques pourraient être davantage partagées, dans une meilleure hybridité des systèmes, pour concilier l'intérêt général, l'esprit d'initiative et l'équilibre budgétaire, d’autant plus dans notre difficile contexte actuel.
Quoiqu'il en soit d'une rive à l'autre, je trouve essentiel de donner du sens et de susciter l'envie sinon les équipes s’éteignent : les employés veulent faire du bon travail, il faut leur faire confiance pour réussir ; on n’est jamais meilleur que lorsqu'on défend des projets auxquels on croit, soutenu par un encadrement qui vous respecte.
Effectivement, tu es restée longtemps dans un musée avant d'en partir brutalement...
Je suis soulagée de m'être défendue, ma fille m'y a incitée pour l'éthique et pour l’exemple. Malheureusement, peu de femmes peuvent ou osent se défendre. Certes, l’aspect affectif fut traumatisant car j'éprouve un attachement sincère aux êtres. En 2020, le contexte inédit et stressant du début de la pandémie, avec l'incapacité de communiquer autrement que par un écran, explique probablement cette violence. Durant cette période brutale, je demeure fière de m'être battue pour éviter le licenciement de nos employés, et de tout ce que nous avons accompli ensemble. Je garde beaucoup d'affection pour les Québécois : notre fille y vit, c'est une partie de mon histoire.
Je relativise car chacun porte son bagage de vie : je sais ma chance de travailler entourée d'art ; nos publics nous donnent ce qu'ils ont de plus précieux, leur temps libre ; nous autres, professionnels de la culture, en avons le privilège. Étant curieuse, j'ai voulu découvrir un autre univers, le monde arabe : travailler dans une institution internationale engagée, avec des équipes multiculturelles : ces diversités d'expériences m'ont permis de comprendre d'autres façons de penser, de fonctionner, d’être au monde...
Quels étaient tes projets à l'Institut du monde arabe ?
Depuis mon arrivée en 2021, j'ai encouragé plusieurs expositions engagées, travaillé sur les modernités arabes, soutenu l'art et la santé au musée, outre un travail de fond sur le futur musée de l'IMA : après l'importante donation du couple Lemand en 2018 en art moderne et contemporaine, sa refonte était prévue en 2025... mais son financement reste à compléter. Une campagne de levée de fonds devrait enfin être lancée par notre nouvelle présidente : tant mieux ! Je suis persuadée que les œuvres dévoilées, révèleront un pan de l'art du XXe siècle injustement méconnu : pour des raisons postcoloniales, des artistes de grand calibre sont passés sous la trappe de notre histoire amnésique : ce chapitre manque à notre histoire de l'art globale. Par exemple, nous avons ouvert en juillet avec le Musée d'Orsay aux Franciscaines de Deauville l'exposition Claude Monet : des jardins en héritage avec, entre autres, Abdallah Benanteur, grand artiste d'Algérie, exposé côte à côte avec Jean Paul Riopelle... et Monet.
Une exposition dont tu es particulièrement fière dans votre parcours ?
Difficile de choisir... Cuba ! Art et histoire de 1868 à nos jours en 2008 à Montréal : invitée au Museo nacional de Bellas Artes, à La Havane, j'ai découvert des artistes remarquables, comme Marcelo Pogolotti. Dans ce pays sous embargo américain à l'ère de Fidel Castro, Montréal était un lieu de rencontre diplomatique, le Canada ayant de bonnes relations aussi bien avec les Etats-Unis qu'avec Cuba. Dans ma programmation, j'ai toujours été intéressée par la "fabrique de l'histoire", ses mythes et ses mensonges, de l'orientalisme au western : « Chaque présent invente son propre passé » écrivait Walter Benjamin. Je souhaitais aborder les artistes cubains face à leur histoire, dénonciateurs ou propagandistes des régimes. Comme cette exposition n'était pas une apologie du castrisme, bien au contraire, mes collègues des musées cubains eurent du cran. J'ai emprunté des œuvres au MoMA et au Met à New York mais aussi à des Cubains exilés en Floride : quelle émotion pour les uns et les autres de pouvoir découvrir dans notre musée tant d'œuvres qu'ils n'avaient vues qu'en reproduction. Cette exposition est restée exceptionnelle par sa nouveauté, son audace, son ambition.
Ce fut aussi une leçon de vie : mes collègues cubains, des experts qui faisant tant avec si peu, en comparaison de notre train de vie... Juste après en 2009, pour le 40e anniversaire du célèbre Bed-in pour la paix par John Lennon et Yoko Ono à l'hôtel Reine Elizabeth de Montréal, je voulais offrir une grande exposition gratuite à notre ville, avec Yoko elle-même : « Imagine : La balade pour la paix de John & Yoko ». Or les répercussions de la chute de Lehman Brothers fin 2008, mettait en péril nos finances : fallait-il réduire l'exposition ou supprimer la gratuité ? L'exemple cubain, qui savait se débrouiller sans argent, m'a inspiré une autre solution : activer le mécénat de compétence et les échanges de services. Notre équipe s'est tant mobilisée que toute la métropole s'est prise au jeu... jusqu'au métro qui avait spécialement enregistré un haïku avec Yoko, diffusé chaque jour dans les rames durant ce "printemps pour la paix" ! La valeur des dons en nature s’élevait à plus d'un million.
Qu'est-ce que tu aimerais encore accomplir ?
Je planche sur un gros ouvrage scientifique sur la muséothérapie, avec l'Université de Montréal et la Documentation française, une synthèse interdisciplinaire inédite des expériences médicales et muséales, notamment québécoises et françaises, avec plus d'une centaine d'auteurs. Un outil pour que continue de grandir cette muséologie du care et du cure : je dois terminer ce projet que j'ai initié, un legs qui me tient intimement à cœur.
Quels sont, selon toi, les moyens les plus efficaces pour que les femmes accèdent à plus de postes à responsabilité dans le secteur culturel ?
Je n'oublie jamais nos libertés chèrement acquises grâce à nos aînées, et je constate avec joie que les femmes sont davantage présentes aux postes de direction... même si elles demeurent toujours plus exposées ("Men retire, women get fired", Financial Times, 11 mars 2026). Quand les caciques s'agrippent au pouvoir ou que resurgit un certain masculinisme, nous pouvons défendre leur cause grâce à des leviers institutionnels et individuels : l'éducation, la solidarité, la sororité, le mentorat, l'entraide permettent de lever certains verrous. Epauler nos filles, renforcer leur confiance, visibiliser les trajectoires, lutter contre l'âgisme féminin, s'élever contre l'infantilisation... Je suis optimiste, je crois en la jeunesse.
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Pour cette rencontre du Club rideau!, Nathalie Bondil, directrice du musée et des expositions de l’Institut du monde arabe, nous guide à travers l’exposition Vive la mariée !.
L’exposition explore ce moment pivot qu'est le mariage au Maghreb, avec une sélection exceptionnelle de costumes et parures jamais montrée en France.
Elle est mise en miroir avec les créations de 27 artistes contemporains originaires du Maghreb et de ses diasporas, qui posent leur regard subjectif sur ce moment important dans la vie sociale et intime.
Nous poursuivrons avec un échange avec Nathalie pour continuer l’échange de l’interview : ses choix, ses engagements et sa vision du métier.