Anne-Laure Buffard, galeriste : "On apprend ce métier en le faisant".

Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter en quelques mots?

Je m'appelle Anne-Laure, j’ai 41 ans. J’ai suivi des études littéraires, avec un parcours assez classique. Après 3 ans de prépa à Lakanal, j’ai eu la chance d’être admise à l’ENS Lettres et Sciences Humaines à Lyon. C’était à la fois une réussite et un dilemme : j’étais alors étudiante fonctionnaire, avec l’engagement décennal à la clé, mais je n’avais pas vraiment la vocation d’enseignant-chercheur. J’ai beaucoup de respect pour ce métier, mais ce n’était pas ma voie.

Il a donc fallu me réinventer. Ce cheminement, je l’ai vu chez beaucoup d’autres : quand on a une formation en lettres ou en sciences humaines, la transversalité des parcours reste encore difficile en France, même si cela a évolué depuis 2004, l’année où j’ai intégré l’ENS.

En ce qui me concerne, j’ai toujours eu une attirance forte pour la création, avec même l’envie, à une époque, d’être moi-même artiste — réalisatrice de films, peut-être, ou écrivain. Mais je ne viens pas d’un milieu artistique. Ma famille est plutôt composée de médecins, d’entrepreneurs, et je ne me suis pas vraiment autorisée à suivre cette voie.

Alors j’ai choisi ce que je considérais comme un compromis plus rassurant : le journalisme culturel. En parallèle de mes études à l’ENS, j’ai intégré l’école de journalisme de Sciences Po.

Cette formation, qui m’ a amenée à être davantage en résonance avec le monde qui nous entoure, son actualité, ses conflits, sa réalité économique, m’a beaucoup plu. Elle complétait bien mes études littéraires, passionnantes mais plus abstraites. C’était très professionnalisant : on allait sur le terrain, on a fait un reportage en Grèce sur les migrants, c’était dense, stimulant.

Mais le journalisme n’était pas une vocation non plus. Et c’était une époque compliquée pour le métier, en pleine transition numérique, avec des articles de plus en plus courts, de moins en moins littéraires. Moi, je rêvais encore des grandes figures du journalisme-écrivain du XIXe ou début XXe siècle…

Très vite, j’ai compris que ce n’était pas un secteur où je m’épanouirais, d’autant que j’avais déjà 25 ans, envie de gagner ma vie, d’être autonome. Quand on m’a proposé un poste à l’Élysée, pour produire du contenu lié à l’actualité de la présidence, j’ai accepté après une longue hésitation car je savais que cela risquait de compromettre une carrière dans le journalisme. Ce poste de chargée de mission en communication était valorisant, bien payé pour un premier boulot, très formateur et stimulant intellectuellement.

Et comment tu as vécu cette expérience à l’Élysée ?

C’était parfait sur le papier : un poste prestigieux, des rencontres intéressantes avec des acteurs majeurs de l’actualité politique et culturelle, de très nombreux voyages (visite d’état aux Etats-Unis, Haïti après le séisme, assemblée générale de l’ONU, sommets du G20…). Mais je me suis vite rendu compte que je n’étais à ma place.

Ce n’était pas une question de conditions de travail, même si le rythme du cabinet est particulièrement intense, cela correspondait à ma personnalité et à mon envie d’apprendre - l’équipe souhaitait par ailleurs que je reste jusqu’à la fin du mandat. Mais intérieurement, je sentais que ce n’est pas à cet endroit de la société que j’avais un rôle à jouer. J’ai eu la chance d’y rencontrer de grands serviteurs de l’état et des esprits brillants mais je me sentais le plus souvent en décalage avec les priorités des équipes présidentielles.

Toute l’énergie que je dépensais dans ce travail, je sentais qu’elle n’avait pas de sens pour moi.

Je n’étais pas alignée politiquement avec ce qu’on appelait alors l’UMP, je ne me reconnaissais pas dans la « bigger picture », et je sentais que je passais à côté de l’essentiel pour moi. J’ai donc tout remis à plat.

Je me suis demandé : qu’est-ce que j’aime vraiment ? Qu’est-ce que je sais faire ? Et la réponse, c’était toujours en lien avec l’art et la culture.

C’est là qu’un point de bascule s’est opéré, avec une personne-clé : Nathalie Obadia.

Nathalie faisait partie de mon environnement familial élargi. Je la connaissais depuis l’enfance. J’avais vu sa galerie se construire, évoluer, grandir. Et nos chemins se sont recroisés à Sciences Po, puis à l’Élysée, notamment à l’occasion de rencontres qu’elle organisait pour les anciens élèves.

Quand je lui ai dit que j’allais quitter l’Élysée, je pensais d’abord lui proposer de faire un stage. Mais elle m’a directement proposé un poste, créé sur mesure pour moi : responsable des relations institutionnelles et de la communication.

J’ai terminé à l’Elysée en juillet 2010 et je suis arrivée à la galerie dans la foulée en août 2010. J’y suis restée onze ans.

Anne-Laure dans l’annexe de sa Galerie, un espace plus intime qui se trouve au 13 rue Chapon devant des œuvres d’Ilanit Illouz.

Ton rôle a évolué au fil des années ?

Oui, beaucoup. J’ai d’abord géré la communication et les relations avec les institutions ce qui était déjà une très grande preuve de confiance de la part de Nathalie Obadia car ce sont des postes stratégiques pour une galerie importante comme la sienne. Très vite, j’ai eu la chance d’accompagner des projets majeurs, comme l’exposition de Joana Vasconcelos au château de Versailles en 2012, ou de Rina Banerjee au musée Guimet.

Progressivement, j’ai commencé à travailler plus étroitement avec certains artistes comme Agnès Varda, Guillaume Bresson, Luc Delahaye, Wang Keping, à m’occuper des collectionneurs, à participer aux foires… Mon rôle est devenu un poste à 360°, très transversal, très engageant. Je suis devenue progressivement le bras droit de Nathalie Obadia .

Et le désir d’ouvrir ta propre galerie, il est né quand ?

Vraiment beaucoup plus tard. Ce n’était pas une évidence au départ. Je m’épanouissais dans mon rôle de bras droit, j’apprenais énormément. Mais à force de donner beaucoup pour un projet qui n’était pas le mien, j’ai commencé à sentir une forme de déséquilibre.

Et puis la vie personnelle a joué un rôle. Mon fils aîné a eu des problèmes de santé, il y a eu le Covid… J’ai eu besoin de me recentrer, de faire un pas de côté. Comme à l’Élysée, il y a eu un moment très clair où je me suis dit : je dois partir.

Et tu as ouvert ta galerie…

D’abord de manière très organique. J’ai travaillé en free-lance pour Nathalie pendant quelques semaines. Puis j’ai déposé mes statuts au printemps 2022. Mon premier projet a été une exposition dans un tiers-lieu à la Caserne, à l’invitation d’une collectionneuse proche, Sabine Marais-Veyrat. C’est alors que je prospectais pour ce projet en allant voir des expositions de jeunes diplômés des écoles des beaux-arts que j’ai rencontré les sœurs jumelles et artistes coréennes Park Chae Dalle et Park Chae Biole. Leur travail était exceptionnel, très singulier et neuf, leur parcours, unique, et une belle relation s’est établie très vite. Cela a été comme une révélation, une évidence. Il y avait une histoire à écrire ensemble.

Le projet a eu beaucoup d’impact, la directrice de la foire Asia Now, Alexandra Fain et Guillaume Piens d’Art Paris sont venus au vernissage et m’ont proposé de candidater. Il fallait que j’aie une vraie structure : j’ai donc officialisé ma galerie.

Et, par un heureux hasard, j’ai pu occuper un ancien bureau familial dans le quartier de la Bourse, vide depuis quelques années. J’ai fait quelques travaux, et c’est devenu mon premier espace.

Une forme d’entrepreneuriat très pragmatique…

Oui, complètement. J’ai avancé par petits pas, avec très peu de frais au départ. J’ai fait des missions de conseil en parallèle, j’ai accompagné des collectionneurs, travaillé ponctuellement avec d’autres galeries. Tout cela m’a permis de constituer une trésorerie, sans me mettre en danger.

Comme j’ai eu envie de saisir les opportunités qui se présentaient à moi et que je ne pouvais pas réaliser tous ces projets seule, j’ai aussi rapidement rassemblé une équipe autour de moi avec des stagiaires mais aussi des alternants impliqués sur le long terme dans la structure. Certains de mes alternants m’ont permis de franchir des étapes clés, comme trouver un lieu rue Chapon, organiser un pop-up, ou gérer les réseaux sociaux.

Est-ce que ton rôle a évolué depuis l’ouverture ?

Oui. J’ai appris à déléguer. Antonin, mon directeur adjoint, gère beaucoup de choses en autonomie. On loue parfois la galerie pour les Fashion Weeks, ce n’est plus moi qui m’en occupe directement. Je me concentre sur la stratégie, les ventes, les institutions, les artistes.

J’ai aussi appris à externaliser : l’identité graphique, la communication… Je travaille avec des studios jeunes, talentueux, et ça me permet de garder une exigence de qualité, même avec peu de moyens.

Tu incarnes très fortement ta galerie, elle porte ton nom. Comment as-tu appris à passer de “bras droit” à “figure de proue” ? À assumer cette posture ?

Ce n’était pas évident au début. J’ai beaucoup hésité sur le nom, mais c’est quelque chose que j’ai retenu de Nathalie Obadia : dans ce métier, le relationnel est essentiel, cela fonctionne beaucoup intuitu personae. Les collectionneurs viennent vers une personne, pas vers un logo abstrait. Mettre son nom, c’est rendre visible une relation de confiance déjà construite.

Ensuite, il a fallu incarner. J’ai tout de suite beaucoup communiqué via Instagram et WhatsApp, de manière directe, créative, transparente.

Montrer les coulisses, adopter un ton accessible : c’était naturel pour moi et adapté à une jeune galerie. C’est aussi ce qui a créé un lien, une forme d’attachement.

Et puis j’ai compris que mon apparence, ma façon d’être, faisait aussi partie du projet. J’ai retrouvé ce goût de l’élégance, que j’avais observé chez Nathalie Obadia, qui a un sens aigu de la mode, et que j’essaie de transmettre également à ma manière de façon joyeuse et décontractée.

Comment tu fais cohabiter les enjeux artistiques, commerciaux et relationnels dans ton quotidien ?

Au début, j’avais une règle simple : chaque projet (exposition, foire, publication) devait, a minima, être soutenable économiquement. Pas de grand écart entre les moyens qu’on engage et ce que ça peut rapporter. Ça vaut pour l’argent, mais aussi pour l’énergie dépensée par l’équipe. Si un projet a peu de potentiel commercial mais beaucoup de sens artistique, je vais quand même chercher à le réaliser car la qualité artistique doit toujours demeurer le moteur mais je vais tenter d’en limiter les coûts, faire preuve d’imagination pour trouver des partenaires. Et inversement, si c’est une foire à fort enjeu de visibilité, je vais adapter la proposition artistique pour ne pas rater l’opportunité.

Qu’est-ce que tu refuses désormais de faire, que tu as pourtant accepté plus jeune ?

Travailler dans des environnements où je ne me sens pas à ma place. Aujourd’hui, je veux pouvoir rester alignée avec mes ambitions artistiques et mes convictions.

Je refuse aussi de me disperser, de sacrifier trop de choses personnelles. Créer une galerie, c’est exigeant, et cela a un coût : sur le temps libre, la famille, parfois même les amitiés. Mais j’ai accepté ce coût en conscience. J’essaie de garder un cap : faire des projets qui ont du sens, ne pas courir après la croissance à tout prix.

Tu portes un projet très personnel. Comment fais-tu pour embarquer une équipe autour de ta vision ?

Je pense que ça tient à deux choses : la clarté du projet et la place qu’on laisse à chacun. Je cherche à ce que les personnes avec lesquelles je travaille trouvent du sens dans ce qu’elles font. Pour ça, j’essaie toujours de donner le contexte, la finalité d’une tâche. Ne pas déléguer à l’aveugle, mais transmettre une vision globale.

J’ai aussi appris à m’appuyer sur les talents spécifiques de chacun. Antonin, mon directeur adjoint, a des qualités d’organisation et un sens pratique que je n’ai pas toujours. Il a également un très bon sens du management et une vision curatoriale que j’apprécie. Certains alternants sont brillants en régie, d’autres en communication, d’autres encore ont un très bon contact ou une vraie culture artistique.

Comment tu choisis les personnes qui t’entourent ?

Je cherche d’abord l’enthousiasme. Ce métier est exigeant, on a besoin de gens habités, curieux, passionnés.

Ensuite, j’ai une préférence pour les profils avec une formation intellectuelle solide. Antonin a fait une prépa littéraire, de la philo, de l’histoire de l’art. D’autres ont étudié la photo de manière très pointue.

J’aime qu’il y ait une forme d’émulation intellectuelle. Enfin, la rigueur et l’engagement sont essentiels.

À quoi es-tu attentive dans le quotidien du travail en équipe ?

J’essaie de créer un cadre clair, mais pas rigide. On se voit beaucoup : nos deux espaces sont très proches. L’information circule naturellement. On a un groupe WhatsApp principal, et des sous-groupes par projets ou par pôles.

Je ne suis pas une grande adepte des réunions formelles. On privilégie les échanges concrets, ciblés, en lien direct avec l’activité. Mais on veille aussi à créer des temps collectifs — autour des artistes, des vernissages, ou juste des moments conviviaux.

Qu’est-ce qui relie les artistes que tu représentes aujourd’hui ?

D’abord, une certaine diversité culturelle et une recherche de sens, qu’il relève du poétique ou du narratif. La galerie reflète la scène française dans sa pluralité, issue de diasporas multiples. Il y a un lien très fort entre les œuvres des artistes que je représente et leurs identités.

Mais ce que je cherche surtout, c’est un rapport au monde. Beaucoup ont une approche politique, existentielle, ou écologique.

Ils interrogent l’époque, parfois à travers le prisme de l’intime, parfois à travers celui du territoire ou de l’histoire. J’aime les artistes qui habitent pleinement leur travail, qui sont en recherche.

Tu parlais d’une approche transversale des médiums, c’est aussi une ligne que tu assumes ?

Absolument. Pour moi, c’est une donnée fondamentale de l’art contemporain. Je refuse de cloisonner peinture, photographie, installation, textile, vidéo. Ce qui m’importe, c’est la cohérence du propos et l’invention formelle. Et très souvent, les artistes que je représente sont à la frontière des pratiques.

Comment se construit la relation avec eux ?

Presque toujours par la rencontre. Ce n’est pas un processus formalisé. Je ne réponds quasiment jamais positivement aux portfolios envoyés par mail, courrier ou Instagram car on en reçoit énormément et on ne dispose malheureusement pas d’une équipe assez étoffée pour pouvoir se consacrer à l’examen sérieux de tous les portfolios. La situation est la même d’ailleurs dans la plupart des galeries que je connais. Je découvre un travail dans une exposition, une biennale, via la directrice d’un musée que je connais bien ou un collectionneur ou un artiste dont je suis déjà proche et qui est familier de la ligne de la galerie... Puis j’observe, je reviens, je creuse.

Et quand je sens qu’il y a une résonance, qu’elle soit esthétique, humaine, intellectuelle, je propose un projet. On commence par une exposition, une collaboration ponctuelle, un solo show en foire. Et si la relation est forte, si l’envie est partagée, on construit dans la durée.

Anne-Laure devant une photographie de l’artiste Nhu Xuan Hua.

Tu es à la fois partenaire artistique, commerciale, parfois même affective... Comment tu gères cette complexité ?

Avec beaucoup de sincérité. Je donne énormément à chaque artiste que je représente. Je m’implique, je soutiens, je défends. J’essaie de construire une relation de confiance, équilibrée et claire.

Et en même temps, je suis très pragmatique. Si je rencontre un artiste intéressant mais que je ne vois pas comment son projet peut s’inscrire dans la dynamique de la Galerie, vis-à-vis de mes collectionneurs, des institutions que je connais, de notre public, je ne m’engage pas.

Mon temps, mon énergie, mes ressources sont limitées. Je dois les consacrer là où ça peut avoir un véritable impact car même vis-à-vis à l’artiste, cela ne sert à rien de lui faire perdre du temps s’il n’est pas défendu au bon endroit pour lui.

Tu parles facilement d’argent avec eux ?

Oui, très facilement. Avec les jeunes artistes, il faut parfois poser le cadre, expliquer les règles du jeu. Avec les plus confirmés, qui ont déjà d’autres galeries, c’est souvent plus fluide.

Mais globalement, tout est transparent. On parle des coûts, des marges, des limites. On prend des décisions ensemble. Et ça permet d’éviter bien des malentendus.

Qu’est-ce que tu leur apportes, selon toi, au-delà de la visibilité ?

Une vraie écoute. Une sensibilité. Une capacité à entrer dans leur univers, à les accompagner sans les formater. Et surtout, une énergie de développement. Je suis à la fois dans l’atelier et dans la société. Je peux porter leur travail dans les foires, les musées, auprès des collectionneurs... en essayant de ne jamais trahir l’essence de ce qu’ils font.

Et je pense que ça, ils le sentent.

Comment tu as vu évoluer le monde des galeries ces dix dernières années ?

C’est un milieu qui s’est profondément transformé. Il y a eu une internationalisation poussée à l’extrême : les grandes enseignes étrangères ont ouvert à Paris, les foires se sont multipliées. C’est très stimulant, mais aussi très concurrentiel. Surtout pour les jeunes structures françaises.

Paradoxalement, cette pression a aussi ouvert des opportunités. Paris est redevenue une place forte, avec ses nombreuses institutions aux collections inaliénables, mais aussi avec ses grandes fondations privées comme la Bourse de Commerce, la Fondation Vuitton, la Fondation Cartier, des foires de plus en plus exigeantes et éclectiques. Il y a une effervescence nouvelle, des regards qui se tournent vers des projets plus singuliers. C’est là que des galeries comme la mienne peuvent proposer autre chose.

Justement, comment tu as réussi à faire émerger ta voix dans ce contexte ?

En assumant une ligne claire et exigeante. D’abord éditorialement : on publie des livrets bilingues pour chaque exposition, avec des textes commandés à des critiques, commissaires ou artistes. Ça nous donne une identité forte, même face à des galeries beaucoup plus installées.

Tu as le sentiment que le rapport au collectionneur évolue aussi ?

Oui, très clairement. Il y a une forme de recentrage. Beaucoup de collectionneurs, même importants, cherchent aujourd’hui plus de proximité, plus de sens. Certains sont lassés des très grandes galeries, des logiques purement spéculatives. Ils veulent soutenir des projets qui les touchent.

Je le vois : certains collectionneurs qui ne fréquentaient que les galeries très installées et se tournent vers des structures plus agiles, plus incarnées, où ils peuvent échanger directement avec la galeriste, rencontrer les artistes, suivre une trajectoire.

Qu’est-ce qui t’inquiète dans les mutations du métier ?

Le contexte économique, d’abord et géopolitique bien sûr avec la situation tragique que l’on connaît dans de nombreux endroits du globe, un contexte douloureux qui peut provoquer un réflexe de repli alors que le fait de collectionner les artistes contemporains est un geste d’ouverture, une prise de risque, une aventure partagée. Les coûts explosent, les marges sont fragiles. Et de nombreux risques sont portés par les galeries.

C’est paradoxal car avec les réseaux sociaux et les plateformes de revente, certains artistes peuvent avoir l’illusion qu’ils n’ont plus besoin de galerie. Je défends l’idée d’un compagnonnage, d’un engagement mutuel, sur le long terme.

Concrètement, comment tu organises la galerie aujourd’hui ?

Nous sommes une petite équipe mais pas non plus négligeable pour une galerie qui n’existe que depuis 3 ans: Antonin, mon directeur adjoint, qui est vraiment mon bras droit, Valentin un ancien alternant devenu notre Gallery Manager et trois alternants. Je me suis aussi salariée avec un petit salaire, grâce à une rupture conventionnelle qui m’a donnée un peu de marge au départ.

La location ponctuelle durant les fashion-week de l’espace rue Chapon nous permet d’amortir une partie du loyer.

Anne-Laure devant une œuvre de l’artiste coréenne Park Chae Biole

Et tu continues à t’investir dans les ventes ?

Oui, bien sûr. C’est encore moi, et dans une moindre mesure Antonin, qui assure la relation avec les collectionneurs et les institutions. C’est là que se joue l’avenir de la galerie. Mais tout le reste — logistique, administratif, supports de com — ce sont des aspects que je suis attentivement mais j’essaie de ne pas m’y engloutir.

Quelle est ta plus grande fierté professionnelle ?

Ce n’est pas un trophée, c’est une relation : la qualité du lien que j’ai tissé avec les artistes que je représente. Avec Dalle et Biole Park Chae, avec Nhu Xuan Hua, Ilanit Illouz, avec d’autres…Ce sont des aventures humaines et artistiques, dans lesquelles on s’investit pleinement, ensemble. Quand une exposition naît suite à plusieurs mois de dialogue, d’essais, d’intuitions partagées, comme pour notre projet récent à Arles avec Nhu Xuan Hua où on développe une exposition inédite pendant les Rencontres d’Arles, fruit d’une vision commune (titre de l’exposition : « Let the Horses Ride ») dans un magnifique lieu d’exposition au rayonnement international en dehors de Paris grâce au soutien des éditions Vuitton à L’hôtel de la Lauzière, c’est là que je me dis que j’ai trouvé ce que je cherchais : une galerie comme un espace d’engagement mutuel.

L’hôtel de la Lauzière est d’ailleurs un projet que je développe avec des partenaires : mon mari François Gagey et un couple d’amis et passionnés d’art Nathaly Capelle et Jean-Florent Mandelbaum.

Anne-Laure et l’artiste Nhu Xuan Hua à l’Hôtel de la Lauzière

Est-ce qu’il t’est arrivé de douter ?

Bien sûr. Douter de tenir le rythme, d’être à la hauteur, de pouvoir tout concilier. Le début a été intense : monter un site, produire une expo, préparer une foire… Il y a eu des moments de fatigue, de solitude. Et puis, l’émancipation d’avec Nathalie Obadia, que j’admire énormément, a été un processus émotionnellement fort. Il y avait beaucoup de reconnaissance de ma part, mais aussi une nécessité de m’affirmer, de prendre mon envol. Ce n’était pas sans coût dans notre relation.

Et qu’est-ce qui t’a fait tenir ?

Le plaisir que je trouve dans ce que je fais. La passion partagée avec les autres. Le fait que de nombreux professionnels du milieu de l’art, de collectionneurs importants ou d’artistes déjà établis ont cru en moi et dans mon aventure dès ses premiers pas. Une forme de conviction calme. Je ne fais pas ça pour devenir une “marque”. Si un jour la galerie doit s’arrêter, je veux pouvoir me dire qu’on aura porté de beaux projets, qu’on aura soutenu des artistes qui comptent. C’est pour ça que je fais ce métier, pas pour autre chose.

Tu parles d’émancipation. As-tu été confrontée à des rapports de pouvoir ?

Très peu, curieusement. J’ai eu la chance de travailler dans une galerie dirigée par une femme puissante et respectée, ce qui m’a protégée. À l’Élysée, en revanche, j’ai vu beaucoup de choses rétrogrades.

Dans mon travail aujourd’hui, je fais tout pour éviter les rapports de force. Je préfère miser sur l’enthousiasme, sur le partenariat. Ça ne veut pas dire être naïve : je défends mes intérêts, je négocie, je ne me laisse pas marcher sur les pieds.

Quel conseil donnerais-tu à une femme qui voudrait créer sa propre galerie ?

De ne pas trop attendre. On apprend ce métier en le faisant. J’ai été heureuse d’avoir une longue expérience avant de me lancer, mais je pense qu’on peut tout à fait démarrer plus tôt.

Et puis surtout : identifier sa “zone de talent”. Ce qu’on sait faire de mieux, ce qui nous différencie. Il ne faut pas vouloir tout faire ou tout montrer.

Une œuvre ou un livre qui t’accompagne en ce moment ?

En dehors de la littérature contemporaine que je suis avec beaucoup d’intérêt (mon mari François Gagey sort d’ailleurs son premier roman « Combustions » pour la rentrée littéraire de septembre), J’adore lire des romans en résonance avec les projets artistiques que je prépare.

En préparant le solo show de Gilles Caron pour Paris Photo l’année dernière, sa fille Marjolaine Caron m’a parlé du roman “L’autre moitié du soleil” de Chimamanda Ngozi Adichie qui parle de la guerre du Biafra dont Gilles Caron avait rapporté des images très fortes et émouvantes. Je l’ai dévoré.

En ce moment, je lis “Les Racines du ciel” de Romain Gary, un chef d’œuvre qui se passe au Tchad, terre d’adoption de Marie-Laure de Decker, une photographe dont je prépare avec ses fils une exposition à Paris Photo pour novembre prochain. Ce sont des lectures qui nourrissent mon imaginaire et mon approche des œuvres sans être utilitaristes. Cela m’est précieux.

Les artistes représentées par la Galerie Anne-Laure Buffard : Nhu Xuan Hua, Ilanit Illouz, Park Chae Biole et Park Chae Dalle.

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