Norma Claire : "Diriger un CDCN, c’est accepter de se détacher de la créatrice que j’étais. Et pour moi, ça a été un soulagement."
Est-ce que tu peux me dire ce qui t’anime dans tes fonctions actuelles, après plus de trente ans de travail chorégraphique ?
Ce qui m’anime aujourd’hui, c’est le développement de la danse en Guyane. Je suis originaire de la Guyane, même si j’ai grandi et été formée en France. Mes parents tenaient à ce qu’on garde le lien avec la famille et le territoire. Quand je suis revenue en Guyane, à la trentaine, c’était d’abord pour présenter mon travail chorégraphique.
Je voulais que le public guyanais connaisse mes créations, qui tournaient déjà en France et en Europe. Et puis j’ai rencontré de jeunes danseurs sur place. À l’époque, il y en avait très peu. Leur demande m’a marquée : « Vous venez, vous repartez, et nous, on reste là sans formation. » C’était vrai.
Alors j’ai voulu agir. J’ai commencé à mettre en place des stages, puis des projets de formation, au départ avec très peu de moyens. J’ai constitué une petite équipe,
une administratrice, et on a créé une association, Antipodes, avant de devenir en 2015 un Centre de développement chorégraphique national. Ma motivation, c’est partie de là : répondre à une demande réelle, construire pour les autres, et créer un ancrage durable sur le territoire.
Et pourquoi la danse, justement ?
J’ai commencé très jeune. Mon père m’a inscrite au conservatoire, en danse classique. J’avais six ou sept ans. J’étais une enfant très silencieuse, observatrice, et la danse m’a permis de m’exprimer autrement. C’était mon espace de liberté. Quand mes parents ont divorcé, j’ai dû arrêter : ma mère, seule avec quatre enfants, ne pouvait plus m’y emmener. J’ai fait le deuil de la danse pendant
plusieurs années. Et puis, à l’adolescence, dès que j’ai commencé à gagner de l’argent, j’ai repris des cours. Pas de classique : j’osais pas y retourner sans mon père ! J’ai fait du jazz, de l’expression corporelle, puis des danses créoles et africaines. C’était les années où on inventait des formes hybrides. On faisait nos propres spectacles. Et plus tard, j’ai découvert la danse contemporaine, notamment grâce à Elsa Wolliaston, qui mélangeait justement ces deux univers. Ça m’a bouleversée. J’ai trouvé ma voie : une danse métissée, enracinée et ouverte.
Quelles femmes t’ont inspirée dans ton parcours ?
Elsa Wolliaston, bien sûr. Germaine Acogny aussi, pour son travail en Afrique. Et Carolyn Carlson, pour sa liberté poétique. Ce sont trois femmes qui m’ont donné confiance. Quand je me suis mise à diriger, j’ai eu moins de modèles. En Guyane, j’ai observé des femmes fortes, engagées dans le tissu social et politique. Ici, on dit d’une femme qu’elle est “djok” : debout, solide, entreprenante. Cette énergie-là m’a portée. Les femmes guyanaises sont des piliers. Elles ont une présence très vivante, très ancrée.
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Ce qui est marquant dans ton parcours, c’est cette transition entre ton activité de chorégraphe et ton rôle de directrice de structure. Comment tu as vécu cette évolution ?
Au début, j’étais dans une double posture : chorégraphe et directrice. Mais quand on prend la direction d’un CDCN, il faut accepter de se détacher de sa fonction de créatrice. On peut garder une sensibilité artistique, mais on ne peut pas mélanger les deux rôles. Pour moi, c’était presque un soulagement. J’aime faire les choses à fond, et je ne voulais pas “faire à l’arrache” mes créations. J’ai donc accepté de me consacrer entièrement à la direction.
Tu avais déjà exercé des fonctions de direction avant ?
Oui, avant de devenir chorégraphe professionnelle, j’ai travaillé une dizaine d’années dans l’association Léo Lagrange. J’étais responsable de la formation d’animateurs socio-culturels. C’était cohérent avec ma formation : j’ai étudié la psychologie clinique, travaillé un temps avec des publics autistes, puis j’ai
obtenu un diplôme d’animateur socio-culturel. J’ai dirigé des formations, accompagné des équipes, développé des programmes sur plusieurs départements. C’était passionnant, mais j’en faisais trop, je dansais énormément le soir, le week-end. À trente ans, j’ai fait un burn-out. Mon corps s’est arrêté. J’ai compris que c’était le moment de bifurquer. J’ai quitté mon poste, eu un enfant, et décidé de me
consacrer entièrement à la danse.
Quelles différences as-tu observé entre diriger en tant que chorégraphe et diriger un centre chorégraphique ?
C’est très différent. En tant qu’artiste, on cherche à se libérer des contraintes administratives pour créer. En tant que directrice, on est dans la gestion permanente : finances, ressources humaines, politique culturelle. Il faut superviser, anticiper, tenir la barre. J’essaie d’être une dirigeante à l’écoute, mais ferme sur les lignes à tenir. Je donne des responsabilités, j’encourage
l’autonomie, mais je garde une direction claire. Un CDCN, c’est un label : il y a une image à défendre, une rigueur à maintenir.
Tu as porté la labellisation du CDCN de Guyane. Comment as-tu réussi à articuler les exigences nationales et la réalité locale ?
J’ai défendu une vision : celle d’un centre de développement qui porte bien son nom. La Guyane est un territoire en construction, et le label devait servir à structurer, pas à calquer un modèle métropolitain. J’ai expliqué au ministère que la mission de développement chorégraphique prenait ici un sens très concret : créer des conditions d’émergence. Et ils ont compris. On a bâti un projet à
l’échelle du territoire tout entier. C’est ce qui fait notre singularité.
Qu’est-ce qui est le plus difficile dans ton travail aujourd’hui ?
Tenir dans la durée. En Guyane, les partenariats sont fragiles. Les subventions arrivent tard. Les financements locaux ne sont pas toujours stables. L’Etat nous soutient, la Collectivité Territoriale Guyane également, et nous espérons qu’entre ces deux partenaires essentiels, l’équilibre positif se poursuive. Et en parallèle, maintenir une programmation cohérente, de qualité. C’est une tension constante entre gestion et vision.
Je n’ai malheureusement pas pu aller à Cayenne interviewer Norma, mais sachez que cette photo a été prise lors du dernier festival Danses Métisses à Cayenne.
En t’écoutant, on sent que tu tiens beaucoup à la formation et à la transmission.
Oui, c’est essentiel. On a formé plusieurs générations de danseurs. Certains montent aujourd’hui leur compagnie. On les accompagne, on les aide à devenir autonomes, à structurer leur production, à trouver des financements. Il faut du temps, mais les choses avancent. J’aimerais qu’à terme, il y ait une dizaine de
compagnies professionnelles en Guyane, dans des esthétiques
différentes : contemporaine, hip-hop.
Parlons du festival Danses Métisses, que tu diriges. Qu’est-ce qui te tient à cœur dans cette nouvelle édition ?
Cette année, on ouvre à l’océan Indien. On accueille des chorégraphes de Maurice, en lien avec le CDCN de la Réunion. C’est une manière de tisser des liens entre nos territoires. On poursuit aussi le dispositif “Dansez croisez” avec Thomas Lebrun, du CCN de Tours. Il réunit des danseurs de Martinique, Guadeloupe et Guyane autour d’une création commune. C’est la première fois qu’un chorégraphe métropolitain crée une pièce avec uniquement des interprètes d’outre-mer. C’est symbolique : cela montre qu’on peut être des partenaires artistiques à part entière. On a aussi des artistes brésiliens, dans le cadre de nos échanges avec le programme France/Brésil. L’idée, c’est toujours de créer du lien, pas juste d’inviter des compagnies de passage.
Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui voudrait diriger une structure comme la tienne ?
Des points essentiels à maitriser : le management (être motivée, gérer son équipe), des compétences en gestions financière, administrative et humaine, connaissance et passion du secteur culturel et chorégraphique, et avoir le sens de la médiation. Il faut également savoir évaluer les différents enjeux de tout ordre, rapidement. Mes études de psychologie m’ont facilité le travail, notamment avec des personnalités complexes. Le management, c’est un équilibre entre fermeté et bienveillance. Il faut aimer cela, sinon on s’épuise vite
Et pour la suite ? Comment vois-tu les prochaines années ?
Le projet de construction d’un nouveau bâtiment pour le CDCN est en cours, j’espère voir sa réalisation et préparer la relève. Nos enjeux avec les partenaires nationaux et internationaux sont de plus en plus importants, la structuration du CDCN est stable, et le réseau d’artistes ne cesse de se développer. Nous allons continuer à approfondir les relations avec les partenaires de la coopération (Brésil, Amérique du Sud, Caraïbes, etc). Nous sommes partis de rien et aujourd’hui, nous sommes un centre reconnu. Il faut continuer à bâtir.