Agathe Bataille : "Je n’avais pas de plan, juste la conviction que l’art pouvait changer des vies."

Agathe, tu te souviens de ton premier contact avec la culture ?

Je suis une enfant de l’éducation artistique et culturelle. Mon premier vrai contact avec la culture remonte au collège, à travers deux moments marquants. Le premier, c’était un documentaire présenté par mon professeur d’arts plastiques sur Niki de Saint Phalle. Voir cette femme orchestrer l’installation de son immense sculpture « Hon » m’a fascinée. Le second, fondateur, c’est une visite au Centre Pompidou : la guide avait fait résonner le Phoque de Brancusi en tapant dessus. Ce son, allié à la beauté de cette œuvre, m’a bouleversée. J’étais en quatrième, et la petite graine a commencé à pousser à ce moment-là.

Comment es-tu passée de cette découverte à l’idée d’en faire ton métier ?

Je viens d’un petit village des Pays de la Loire, en milieu rural. Nous vivions en dehors du bourg, dans un environnement très modeste. Je suis ce qu’on appelle une transfuge de classe. Après ces découvertes, c’était décidé, je voulais «travailler dans la culture » enfin c’est comme cela que je l’exprimais car concrètement je ne savais pas vraiment ce que cela signifiait. Au collège, j’avais compris que certaines options ouvraient plus de portes, alors j’ai choisi le latin et l’allemand. Mais sans modèle autour de soi, sans Internet à l’époque, les parcours possibles restaient très flous. Même au lycée, je n’avais qu’une vision parcellaire des possibilités, par exemple ne savais pas que les classes prépas existaient.

Comment ton parcours d’études s’est-il construit ensuite ?

Comme j’adorais les arts plastiques et l’Histoire de l’Art, j’ai poursuivi au lycée, à Sablé-sur-Sarthe, en option, en internat. À la fin du lycée, ma professeure m’a soufflé que je pourrais faire de l’histoire de l’art, ça m’a semblé logique. J’ai donc fait deux ans à Rennes 2. Scolairement, ça allait, mais humainement c’était difficile. J’ai quitté un lycée cocon pour une fac anonyme : 600 étudiants, peu de liens, une vie étudiante précaire dans les tours de Villejean. Je me suis sentie très seule et perdue dans ce qui était pour moi une grande ville.

Comment as-tu trouvé ta voie après cette période ?

Je me suis interrogée sur la suite : que faire avec un bac+4 en histoire de l’art ? En allant au SCUIO, j’ai découvert l’IUP Métiers des arts et de la culture, tout juste créé à Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Ce modèle m’a parlé : moitié cours avec des pros, moitié avec des universitaires, et beaucoup de projets et de stages. J’ai pu acquérir des compétences en droit, communication, comptabilité, médiation…, tout en restant dans le champ culturel. J’ai travaillé à côté, ce qui a été très formateur. Ensuite, j’ai fait un Master 2 à Avignon, en stratégie du développement culturel, en terminant à la billetterie du Festival. Une expérience marquante.

Et tes débuts dans le monde professionnel ?

Mon premier poste a été au Centre Pompidou, à Paris, comme responsable de secteur. Ce n’était pas tout à fait aligné avec mes études, mais il fallait que je travaille. Ce qui me passionnait, c’était la médiation : ce lien entre les œuvres et les publics. Partager ce que j’avais découvert, avec le plus de monde possible.

Et ensuite, le 104 ?

Oui, j’ai vu passer une annonce pour un CDD de trois mois, pendant la préfiguration du lieu. On était une petite dizaine dans la première équipe. J’y suis finalement restée plus de sept ans ! C’était un lieu à 360 degrés, en perpétuel mouvement. J’ai pu tout expérimenter : accueil, politiques tarifaires, accessibilité, médiation, tourisme et beaucoup beaucoup de terrain. J’ai connu les moments de doute et la renaissance du lieu avec l’arrivée de José-Manuel Gonzalès. Une expérience intense et formatrice.

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Dans ta pratique professionnelle, quelles différences vois-tu entre un musée ou et un théâtre comme le TNB?

Le rythme, avant tout. Au TNB, lieu de création, et Centre Dramatique National, c’est 40 spectacles par an et près de 250 levers de rideau. Tout s’enchaîne très vite. Dans un musée, même s’il y en a plusieurs par an, une exposition dure plusieurs mois. Dans les deux cas, il s’agit de création et de production, pas seulement d’accueil. Et si pour les deux l’enjeu de la fréquentation est important, il n’y a rien de plus difficile qu’une salle qui ne se remplit pas.

Comment as-tu concilié vie professionnelle et vie familiale pendant ces années intenses ?

Dans les années de petite enfance de mes enfants, ce n’était pas simple, mais j’ai toujours eu en tête que travailler dans la culture, c’est travailler quand les autres se détendent. Week-ends, soirées et j’aime ça… Mais, je ne suis pas seule et mon compagnon m’a toujours soutenu dans mes choix. On faisait des plannings à un mois : “tu es là, moi là”. C’était millimétré !

Aujourd’hui, quel est ton rôle au TNB ?

Je suis secrétaire générale. C’est un poste un peu particulier : je supervise la communication, la billetterie, les relations avec le public, la coordination des grands événements, et en lien avec les autres membres de l’équipe de direction j’accompagne la politique de mécénat, et l’activité du bar-restaurant, car tout ça, c’est la relation au public. Je développe une programmation d’actions culturelles à destination du tout public en écho à la programmation artistique. Je gère une trentaine de personnes, avec différents niveaux de responsabilité. Et je pilote directement la communication.

Comment s’est passée ton arrivée au TNB ?

Je suis arrivée en décembre 2019, juste avant le confinement. Une prise de poste très particulière. Paradoxalement, cette période a soudé les équipes. On a profité de ce moment si particulier pour repenser nos pratiques et réinventer notre manière de travailler. J’étais alors directrice de la communication et des relations avec le public, deux services qui venaient tout juste de fusionner.

Quelle organisation as-tu mise en place ?

Concernant l’équipe des relations avec les publics, j’ai proposé une approche par territoire, plutôt que par typologie de public. Ça casse les silos et c’est plus stimulant. J’ai bien sûr veillé à garder les expertises et à les valoriser, mais chacune travaille sur un territoire donné. Après quelques années, Arthur Nauzyciel, directeur et Anne Cuisset, directrice déléguée, m’ont proposé de devenir secrétaire générale, pour porter une vision plus transversale.

Tu parles souvent du lien entre médiation et communication.

Oui, pour moi, c’est très important. Les services sont souvent séparés voir parfois opposés, alors qu’ils se nourrissent mutuellement. Il faut aussi assumer la question de la billetterie : vendre des places, cela fait partie de nos métiers mais la politique tarifaire est aussi le reflet d’une volonté d’accessibilité. J’ai créé un poste de chargé de développement à la croisée des deux univers. Maîtriser la communication pour la médiatrice que je suis, c’est aussi une manière de redonner toute leur valeur aux actions de terrain, parfois jugées secondaires voir totalement méconnues.

Pourquoi tiens-tu tant à valoriser ce travail de médiation ?

Parce que c’est aussi cela le service public de la culture. Nous recevons des subventions publiques : cela nous engage. Nous avons la responsabilité d’un impact sociétal réel à travers ce que nous produisons. Nous intervenons en prison, en EHPAD, dans les IME, dans les écoles de la maternelle à l’Université, réalisons des tournées hors les murs… Avec l’équipe, on a créé le magazine du TNB : chaque membre y raconte ses projets, avec des photos, des traces. C’est une manière d’expliquer à quoi servent nos lieux, et de légitimer ce travail souvent invisible. Il faut pouvoir mettre des mots, des images sur cette activité et ses bénéfices.

Aucune faute d’orthographe ne passe au crible d’Agathe quel que soit le support, j’en suis témoin !

Comment définirais-tu ton style de management ?

Je cherche la clarté, le partage et la co-construction. J’ai besoin que chacun se sente acteur de son environnement. Quand je suis arrivée, j’ai lancé un atelier “Ma bonne idée” : chacune pouvait proposer une idée vue ailleurs qui serait déclinable au TNB. On a nourri trois ans de projets avec ça ! J’explique aussi ce que j’attends. J’aime le dialogue, la transparence, la confiance.

Ton management a-t-il évolué ?

Oui, clairement. Avec l’expérience, on apprend, on s’ajuste. Le management, c’est vivant : il faut s’adapter aux personnes, aux moments. Et voir une équipe évoluer, c’est un vrai moteur. Je pense que c’est ce que je préfère.

Quelle est ta vision de la communication aujourd’hui dans la culture ?

Elle doit être au service d’un projet qui lui-même doit être connecté à son territoire. Une communication n’a de sens que si elle parle à ceux et celles qui nous entourent. Par exemple, après le COVID, on a repensé nos supports : la brochure est utile pour un public fidèle, mais on a créé un mini-programme plus direct, plus visuel, pour toucher d’autres publics. Multiplier les formats, c’est élargir la porte d’entrée. L’approche doit être multicanale.

Et la place du digital dans tout ça ?

Essentielle. On a produit beaucoup de contenus vidéo, travaillé avec des influenceurs rennais, développé la sponsorisation. C’est un vrai levier. Le visuel est parfois un défi : comment donner envie quand on n’a qu’un titre et le nom de l’artiste ? La communication culturelle, c’est un peu comme une bonne bande-annonce, on ne révèle pas tout, mais on doit donner envie.

Tu es très active sur LinkedIn, ce qui est assez rare dans ton secteur. Qu’est-ce qui t’y a poussée ?

Au départ, je faisais surtout de la veille. Puis j’ai eu envie de partager : des projets, des pratiques, des réflexions. J’hésite encore à poursuivre tout comme j’ai hésité à répondre à ta sollicitation car je fais plutôt un métier de l’ombre, mais les retours sont précieux. Surtout de femmes. Certaines me disent qu’elles y trouvent de la force ou de l’inspiration. Ça me touche beaucoup et c’est cela qui m’incite à poursuivre.

Un projet dont tu es particulièrement fière ?

Nous travaillons avec l’équipe à lever les freins qui empêche la venue au spectacle. La garderie du vendredi soir pendant les spectacles est une de nos propositions. Un service gratuit pour les parents spectateurs qui ont la carte TNB. Jusqu’à 20 enfants accueillis, un espace calme, des jeux, des livres, un tipi… C’est complet à chaque fois. Autre exemple, on a lancé des séances “Relax”, pour les personnes en situation de handicap en partenariat avec l’association Culture Relax. L’idée, c’est toujours la même : faciliter la venue.

Et un projet que tu n’as pas pu mener à terme ?

Un dispositif d’accompagnement pour les spectateurs et spectatrices qui ne se sentaient pas en sécurité pour rentrer chez eux le soir. On l’a testé, mais sans financement durable, on a dû l’arrêter. Il faut savoir être pragmatique, même quand même l’idée est belle. Mais on le garde en tête.

Tu as eu des modèles féminins ?

Oui, Emma Lavigne. Elle m’a fait confiance au Centre Pompidou-Metz et m’a beaucoup appris. Son énergie, sa vision, son engagement sont exemplaires. Une vraie rencontre.

Et la sororité, c’est un mot que tu fais tien ?

Oui, totalement. Dans le spectacle vivant, certaines fonctions comme la communication ou les relations avec le public sont très féminines, tandis que les équipes techniques restent majoritairement masculines. Cela évolue, notamment grâce à une attention portée dès la formation pour favoriser la mixité.
Pour les directions, cela dépend des labels et des statuts : près de la moitié des CDN sont aujourd’hui dirigés par des femmes. Cela avance. Et enfin, il y a la programmation : donner leur place aux artistes femmes est essentiel, car c’est la pluralité des voix qui fait entendre la pluralité du monde.

Enfin, si tu pouvais parler à ton “toi” de vingt ans ?

Je lui dirais : accroche-toi. Le chemin n’est pas linéaire, mais chaque expérience compte. Je n’avais pas de plan, juste la conviction que l’art pouvait changer des vies. Et c’est toujours ce qui me guide aujourd’hui, je crois dans le pouvoir de transformation de l’art.

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