Caroline Safir : "Le micro-management, j’en ai fait mon contre-modèle".

Caroline, peux-tu me parler de ton rapport au cinéma ? ‎

Mon rapport au cinéma est venu très tôt, grâce à mon grand frère. Je suis la dernière d’une fratrie de trois, et forcément, tout ce que je faisais était influencé par lui ou par ma sœur. Je n’ai pas de souvenir d’avoir voulu faire autre chose. Ma famille adore raconter que ma première séance, c’était pour Basile Détective Privé de Disney et que j’ai fait une crise de nerfs à la fin parce que je ne voulais pas quitter la salle. J’ai aussi un grand-oncle qui était chef décorateur et membre fondateur de l’IDHEC, l’Institut des hautes études cinématographiques (devenu la Fémis aujourd’hui). Autant dire que le cinéma faisait déjà partie de mon ADN familial.

Comment s’est dessinée la place que tu voulais occuper dans le cinéma ? ‎

Ça, ça a été plus compliqué. Mon frère voulait écrire et réaliser, donc dans ma tête d’enfant, il fallait que je trouve une autre place et quand je disais vouloir faire du cinéma, on me proposait toujours “actrice” comme si c’était l’unique option pour une fille.
J’ai donc pris des cours de théâtre très tôt, à 8 ou 9 ans, et j’ai tourné un peu. Mais j’ai vite compris deux choses : d’abord, l’inertie imposée aux acteurs entre deux prises ne correspondait pas du tout à mon énergie ; ensuite… je n’étais pas très bonne actrice (rires).
En parallèle, j’ai suivi un parcours plus classique, en école de commerce, pour rassurer mes parents et c’est un stage chez Warner qui a tout déclenché. J’y ai découvert la distribution cinématographique et la façon dont on créé la rencontre entre un film et son public. C’était une place qui m’a parue mieux adaptée à moi.

Tu as continué dans cette voie après ? ‎

Oui. Après le stage, j’ai été embauchée chez Warner, où je m’occupais du marketing en salle. J’ai découvert le terrain, l’exploitation des cinémas, qui est un métier encore très artisanal en France. Mon rôle, c’était de rendre chaque sortie de film lisible et cohérente partout dans les salles hexagonales. Ensuite, comme je suis polyglotte, je suis partie chez StudioCanal pour gérer le marketing international. Là j’ai appris qu’on ne vend pas un film de la même manière à Paris, Tokyo ou Los Angeles. J’ai trouvé ça passionnant. Ça et de découvrir le fait qu’il existe des marchés de films où on les vend et on les achète. Puis j’ai continué dans la distribution, notamment comme directrice commerciale d’une entreprise spécialisée dans le placement d’affiches et de bandes-annonces dans les salles. Bref, j’ai exploré un peu toutes les facettes du lien entre les films et leur public.

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Tu as, par la suite, était directrice d’un tiers-lieu dédié au cinéma en Seine Saint Denis, comment s’est fait cette évolution ? ‎

Je suis arrivée chez Commune Image en 2017. C’était un vrai pari professionnel parce que pour ça j’ai divisé mon salaire par deux, mais j’avais envie de prouver qu’on pouvait faire du cinéma autrement sans violence, et en ouvrant les portes de l’industrie à des profils qu’on ne voyait jamais.
J’y ai appris à gérer un lieu, à créer des espaces vivants, à accueillir le public avec des propositions artistiques et surtout, à prendre conscience de ma responsabilité dans les histoires que je contribue à raconter.
Pendant huit ans, à Saint-Ouen, j’ai travaillé avec des publics très différents, parfois éloignés du cinéma traditionnel et j’ai découvert toutes les facettes de la gestion d’un lieu comme la gestion d’un restaurant ou l’organisation d’événements. J’ai aussi appris à bien connaître le territoire du 93, ses différents acteurs et surtout la richesse de son territoire créatif. C’est à la suite de cette aventure que la Cité du Cinéma m’a contactée. J’y suis aujourd’hui directrice de la programmation, de la communication, des partenariats et des publics.

Parle-moi de la Cité du Cinéma, quel est son modèle économique projeté ? ‎

La Cité du Cinéma est une structure privée, non subventionnée. Le modèle repose principalement sur les activités réceptives et évènementielles. Nous fonctionnons un peu comme un écosystème en silo avec une direction commerciale pour la partie corporate, une direction technique, et moi qui pilote toute la dimension grand public c’est-à-dire la programmation, la communication, les partenariats et l’accueil des publics. Nous dépendons tous les trois d’un président et nos équipes arrivent progressivement entre le dernier trimestre 2025 et le premier trimestre 2026.

Qu’est-ce qui t’anime dans ton poste actuel ? ‎

Ce qui m’anime, c’est justement tout ce qu’il y a à créer. J’adore explorer des formes culturelles auxquelles je ne m’étais pas intéressée avant : la musique, le stand-up, et les ponts qu’on peut construire entre ces disciplines et le cinéma. Et puis, je reste sur un territoire que j’aime profondément, Saint-Denis, où tout est possible. Ce qui me plaît, c’est aussi de pouvoir faire du sens dans un cadre privé. Parce que je suis convaincue qu’on ne change pas le monde uniquement entouré de gens qui partagent toujours nos idées. Apporter du sens dans une dynamique lucrative, c’est un défi et c’est exactement ce qui me motive.

Quelles sont tes objectifs chiffrés ?

Ils sont avant tout liés à la fréquentation et à la bonne gestion. Mon rôle, c’est de trouver l’équilibre entre les charges et les recettes. L’idée, c’est de construire un modèle de programmation viable et résiliant tout en gardant une offre accessible et modulable où certains formats peuvent être gratuits ou à tarif réduit. On vise minimum 300 000 visiteurs par an (hors corporate), ce qui demande une vraie rigueur de gestion. Mon défi, c’est de concilier exigence artistique, ouverture au public et équilibre économique et d’intégrer cela à un écosystème qui repose à la fois sur nos offres grand-public et nos offres corporate. Parce qu’un lieu comme celui-là doit rester vivant, pas juste rentable.

Quelles sont selon toi tes expertises les plus fortes ? ‎

C’est toujours difficile à dire, parce que je traîne un bon vieux syndrome de l’imposteur. Mais je dirais que ma vraie force, c’est de créer du lien : entre les gens, entre les disciplines, entre des univers qu’on oppose trop souvent le business et l’artistique, par exemple. J’ai aussi développé une expertise sur les questions de représentation à l’écran et sur l’impact des récits. Et une capacité à vulgariser des sujets complexes pour les rendre accessibles à tous. C’est ce que je fais aussi sur LinkedIn.

Peux-tu raconter un moment de bascule dans ton parcours ? ‎

2017, sans hésiter. Le mouvement #MeToo m’a fait prendre conscience que beaucoup de situations que j’avais vécues des violences verbales, des comportements toxiques n’étaient pas “normales”. C’est aussi cette année-là que le Groupe SOS m’a proposé de devenir directrice générale de Commune Image. Ça a été un vrai choix familial : j’ai divisé mon salaire par deux, mais j’ai gagné une liberté incroyable. J’y ai appris à manager autrement, à porter une vision, à diriger sans reproduire les schémas de pouvoir que j’avais subis.

Comment as-tu eu cette prise de conscience ? ‎

J’ai eu un ou deux moments de rupture au début de mon parcours professionnel qui m’ont beaucoup affectée. J’ai commencé une thérapie, dans laquelle je suis toujours, et j’ai aussi été accompagnée par du coaching. J’ai beaucoup investi dans ce travail sur moi-même. Je pense que mon expression sur les réseaux sociaux fait partie de ce cheminement et n’aurait pas été possible sans ce parcours préalable.

Comment définirais-tu ta façon de diriger et d’encadrer des équipes ? ‎

Ma façon de diriger repose sur la confiance. Je pars du principe que si quelqu’un est à son poste, c’est qu’il a les compétences. Mon rôle, c’est de donner le cap, pas de dire comment tenir la barre. Le micro-management, c’est ce qui m’a le plus abîmée dans ma carrière, donc j’en ai fait mon contre-modèle. Pour moi, le leadership, c’est créer une équipe qui avance ensemble, partager une vision claire, et faire en sorte que chacun s’y retrouve. C’est aussi relier les talents entre eux, parce que c’est là que la magie opère.

As-tu été confrontée à des situations où il a fallu t’imposer ? ‎

Souvent, oui et l’humour m’a beaucoup aidée. Mais j’ai appris aussi qu’il faut poser les limites tôt. Plus on attend, plus c’est compliqué. Beaucoup de situations toxiques naissent du flou, des non-dits. Aujourd’hui, j’ai pris l’habitude de poser les questions que tout le monde évite : “Qu’est-ce que tu veux dire exactement ?” Rien que ça, souvent, désamorce le rapport de force.

“Qu’est ce que tu veux dire exactement?” : Caroline a appris à éviter la mise en place de situations toxiques en posant les questions que tout le monde évite.

Pourquoi as-tu commencé à publier sur LinkedIn et comment cela s’est-il construit ? ‎

J’ai commencé à publier autour de 2019-2020, et j’ai vraiment structuré ma présence à partir de 2021. À l’époque, il n’y avait quasiment personne qui parlait de cinéma sur cette plateforme, encore moins sous l’angle de son impact sur la société.
Au départ, c’était une réaction : j’en avais assez qu’on réduise ma légitimité à mon apparence ou à ma personnalité. J’ai compris que si je ne maîtrisais pas ce qu’on disait de moi, je pouvais au moins maîtriser la façon dont je prenais la parole. J’avais lu une étude qui montrait que les femmes prennent en moyenne 30 % de temps de parole en moins que les hommes en réunion non pas parce qu’elles ont moins à dire, mais parce qu’on les interrompt plus souvent ou qu’elles s’autocensurent.

Je me suis dit : “si on attend d’être parfaite pour s’exprimer, on ne parlera jamais.” Alors j’ai pris la parole pour partager, vulgariser, et désacraliser un milieu qui peut sembler fermé. Mon objectif, c’était d’ouvrir les portes du cinéma, de montrer que ce monde appartient à celles et ceux qui s’y intéressent, pas seulement à ceux qui y sont déjà.

Comment as-tu abordé avec ton employeur de tes activités sur LinkedIn ? ‎

J’ai toujours été très transparente sur ma présence sur LinkedIn, parce que je la vois comme une extension naturelle de mon travail. Ma prise de parole parle avant tout du cinéma, de son impact, de ses enjeux et c’est aussi ce que je défends dans mes fonctions. J’ai eu la chance de collaborer avec des structures qui ont compris que cette visibilité servait autant mes convictions que celles des projets que je porte.
Je veille simplement à ce que les deux espaces se nourrissent : LinkedIn me permet de vulgariser, de créer du lien avec un public plus large, et, au fond, de valoriser le cinéma sous toutes ses formes.

As-tu observé des évolutions dans la façon dont les femmes évoluent dans le secteur du cinéma ? ‎

Je trouve que des démarches comme celles de Mesdames-Médias et la valorisation des femmes au-delà de l’âge sont très structurantes pour la filière. Cela enlève une partie de la frustration pour toute une tranche de la population qui était sous-valorisée. La valorisation des femmes seniors est très récente et je trouve ça absolument génial. Aujourd’hui, moins d’un rôle sur dix est proposé à une actrice de plus de 50 ans en France, alors qu’une femme sur deux majeure a plus de 50 ans. À l’autre bout du spectre, il y a cette nouvelle génération très sensibilisée aux sujets de violences sexistes et sexuelles, qui pose des limites beaucoup plus marquées. J’admire beaucoup le prise de position et leur capacité à poser des limites.

Elle ne l’a pas mentionné dans l’interview, mais je vous le dit : Caroline anime pour Mesdames Media une chronique hebdomadaire sur les héroïnes marquantes de l’histoire du cinéma. A ne pas rater !

Y a-t-il des femmes qui ont été importantes dans ton parcours professionnel ? ‎

Je n’ai pas eu de mentor, mais j’ai eu des modèles. Des femmes qui, chacune à leur manière, ont ouvert la voie. Je pense à Sue Mengers, l’une des agentes les plus influentes d’Hollywood ou à Thelma Schoonmaker, la monteuse légendaire de Scorsese. À Euzhan Palcy aussi, première réalisatrice française à avoir obtenu un Oscar, qui a prouvé qu’on pouvait imposer sa voix, même dans un système pensé sans nous. Et bien sûr, à Hedy Lamarr, Lois Weber, ou aux figures plus contemporaines comme Jane Fonda, Diane Keaton ou Viola Davis, qui continuent d’incarner force, intelligence et liberté.

Aujourd’hui que j’ai passé les quarante ans, ces femmes me parlent autrement. Elles me rassurent, parce qu’elles montrent qu’on peut être à la fois mature et visionnaire et que vieillir, pour une femme, peut aussi vouloir dire gagner en puissance.

Comment restes-tu informée des débats de société et des mouvements de la profession ? ‎

Je reste très curieuse, mais je choisis mes sources avec soin. Je lis la presse écrite le matin, parce que les actualités à la radio ou à la télé m’angoissent beaucoup trop. La lecture me permet de garder une distance, de comprendre avant de réagir.

J’écoute aussi des podcasts, souvent pendant mon jogging. Affaires sensibles sur France Inter, Le Cinéma est politique, Le Bureau des Mystères, ou encore Les Couilles sur la table font partie de mes habitudes et pour suivre les coulisses du secteur, j’aime des formats comme Blockbusters de Frédérick Sigrist, The Business de KCRW ou Scriptnotes de John August et Craig Mazin, qui donnent un vrai regard d’intérieur sur l’industrie.

Disons que j’ai remplacé les alertes anxiogènes par des formats qui nourrissent ma réflexion. C’est ma façon de rester connectée sans être submergée.

Où te voies tu dans dix ans ? ‎

J’espère continuer à écrire et à transmettre. Je travaille actuellement sur un livre qui décrypte le cinéma pour mieux comprendre la société, à travers des thèmes universels comme la place des femmes, la diversité ou le handicap, bref comment le cinéma change le monde.

En parallèle, j’aimerais développer ma présence médiatique, notamment à travers des chroniques télé. J’ai animé une émission sur France 2 à 17 ans, et je crois que j’aimerais retrouver cette énergie-là.

Mais mon ancrage reste ici : j’adore ce que je construis à la Cité du Cinéma, cette aventure autour de la programmation, du lien avec le public et de la façon dont on peut faire vivre les films autrement.
Plus globalement, j’ai envie de continuer à créer du contenu, à vulgariser, à faire circuler les idées… même si, je l’avoue, je me bats encore un peu avec TikTok.

Si tu pouvais t’adresser à la jeune Caroline de 25 ans, que lui dirais-tu ? ‎

Je lui parlerais de sororité parce que ce n’est pas un slogan, c’est un exercice quotidien : apprendre à se réjouir sincèrement des réussites d’autres femmes, même quand elles franchissent des portes qu’on avait soi-même trouvées closes. Souvent, c’est justement parce qu’elles les ont ouvertes qu’on pourra, plus tard, les passer à notre tour.

Je lui dirais de ne pas être pressée. J’ai compris tard que le temps long est un allié, pas un frein que les plus belles victoires ne sont pas celles qu’on décroche vite, mais celles qu’on construit lentement, en gardant le cap malgré les doutes. Et puis je lui dirais aussi que parfois la volonté ne suffit pas. Ce qui fait vraiment la différence, c’est la constance : la capacité à rester alignée, à continuer d’avancer même quand rien ne bouge, même quand personne ne regarde. C’est elle qui transforme les rêves en réalité.

Comme je le dis souvent à ma fille : les meilleurs ne sont pas nés meilleurs ce sont ceux qui ont continué quand tous les autres ont abandonné.

En somme, c’est ce que l’on fait, jour après jour, avec patience et bienveillance, qui finit par tout changer.

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