Aurélie Clémente-Ruiz : "Diriger un musée, c’est avoir une vision, respecter des expertises, savoir gérer un site et des équipes".
Si tu devais résumer ce qui t’anime aujourd’hui dans ta mission au Musée de l’Homme, qu’est-ce que ce serait ?
Ce qui me porte, c’est d’abord l’envie de partager, de faire découvrir et de faire connaître tous les sujets que nous portons au Musée de l’Homme. Ils sont extrêmement nombreux, et j’ai profondément à cœur de diffuser le savoir et les connaissances, qu’elles soient scientifiques, artistiques ou historiques, au plus grand nombre. Je fais ce métier depuis tant d’années pour cette raison : à quoi cela sert-il d’avoir des connaissances si on ne les partage pas avec celles et ceux qui n’ont pas toujours eu la chance d’y avoir accès ?
Travailler dans la culture a-t‑il toujours été une évidence pour toi ?
Pas vraiment. Je suis originaire d’Aix‑en‑Provence et je m’orientais vers des études d’économie avec l’idée de faire Sciences Po. C’est un peu par hasard que j’ai passé le concours de l’École du Louvre en accompagnant une amie pour un week‑end à Paris, je ne m’y étais pas préparée. Nous avons toutes les deux été reçues ! À l’époque, je n’avais pas de vocation affirmée pour le monde des musées mais j’aimais les musées et l’histoire, sans me projeter.
Au cours de mes études, j’ai adoré découvrir de nouvelles civilisations, pensées, créations mais j’ai rapidement compris que le marché de l’art n’était pas fait pour moi. J’ai alors choisi une spécialité rare, l’art islamique : nous n’étions qu’une dizaine, ce qui laissait de la place pour apporter quelque chose. Ma curiosité et cette envie de partage m’ont guidée. Ensuite, les stages et les rencontres m’ont confirmée que je voulais travailler dans la diffusion du savoir plutôt que dans le commerce de l’art.
Tes stages en muséologie t’ont-ils orientée vers la direction ?
À l’époque, la direction d’un musée me paraissait très lointaine. J’ai fait un premier cycle à l’École du Louvre puis un second cycle sur la muséologie. Avant même la fin de ce second cycle, j’ai eu l’opportunité de faire un stage à l’Institut du Monde Arabe, directement en lien avec ma spécialité. Ce stage s’est transformé en contrat : j’ai eu beaucoup de chance, car je n’ai jamais vraiment dû chercher un travail. Je suis restée plus de quinze ans à l’Institut : j’ai évolué dans mes fonctions vers des postes à plus grandes responsabilités, tout se passait bien, mais j’ai fini par vouloir un nouveau défi et une ouverture à d’autres domaines que l’art islamique.
Pour prendre la direction du Musée de l’Homme, qu’est-ce qui t’a le plus servi : tes connaissances scientifiques ou tes expériences de terrain ?
Très clairement l’expérience. En tant que directrice, je me vois comme le capitaine du navire : une équipe apporte des expertises métier, mais ma responsabilité est d’avoir une vision, de construire un projet et d’embarquer tout le monde. Une bonne connaissance des métiers muséaux est indispensable, mais pas forcément une expertise scientifique pointue dans tous les domaines traités, ils sont trop nombreux !
Tu as dirigé une équipe d’une dizaine de personnes à l’Institut du Monde Arabe, ici il y a plus de cinquante personnes. Comment as-tu appréhendé l’aspect management de ton poste?
J’ai demandé à suivre une formation en management pendant deux ans, avec des sessions régulières. Cela m’a beaucoup aidée, car on n’apprend pas à gérer une équipe du jour au lendemain. Trop souvent, je vois des directeurs de musées sans compétence managériale, et c’est dommage pour nos équipes. Cette compétence ne devrait pas être sous-estimée.
Une oeuvre emblématique du parcours permanent : un car rapide sénégalais, objet industriel magnifié, comme symbole de l’identité recréée par la mondialisation.
As-tu eu des modèles ou mentors qui t’ont marquée ?
Je n’ai pas un modèle unique. J’ai eu la chance de travailler avec des conservateurs et commissaires prestigieux comme Sophie Makariou, Christiane Ziegler ou Jean-Hubert Martin, et mais également avec Jack Lang, pendant plus de sept ans, chacun m’ont apporté quelque chose.
Tu as pris tes fonctions au Musée de l’Homme en avril 2022. Quelles sont, trois ans plus tard, tes grandes fiertés ?
Plusieurs chantiers sont en cours et mettent du temps à aboutir, mais je vois enfin les premiers résultats. Nous avons travaillé pour nous adresser à tous les publics et diversifier notre audience. Pour cela, j’ai réduit le nombre d’expositions temporaires mais augmenté leur durée, afin d’accueillir plus de visiteurs et de réduire l’impact environnemental. Chaque exposition propose désormais un parcours adulte et un parcours enfants, et nous avons renforcé nos activités de médiation pour toucher des publics variés par l’âge et les centres d’intérêt. L’objectif était de décloisonner les sujets : le Musée de l’Homme parle de l’humain dans sa totalité, dans le temps long et à l’échelle planétaire. L’exposition « Migrations », qui partait du contemporain pour remonter jusqu’à la préhistoire, illustre bien cette approche plurisdisciplinaire.
Nous avons aussi repositionné le Musée de l’Homme dans le paysage muséal parisien et renforcé notre identité grâce à une programmation plus lisible et une nouvelle charte graphique, tout en assumant notre appartenance au Muséum national d’Histoire naturelle (sous tutelle de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de la Transition écologique). Les dernières études de publics montrent que nous augmentons, diversifions et rajeunissons l’audience, ce qui me réjouit.
Quels sont les chantiers à venir ?
Continuer à travailler finement notre programmation, faire évoluer le parcours permanent pour maintenir la diversification et l’augmentation de la fréquentation en restant attentifs à la qualité. Après avoir réussi à faire revenir le public familial, nous allons désormais travailler aussi en direction des jeunes adultes. Et il nous faut poursuivre le traitement transversal des sujets pour que le musée parle vraiment à toutes et tous.
J’observe un fil rouge dans ton parcours, des expositions avec un ancrage dans les débats de société. Comment positionnes-tu le rôle du musée dans ces débats ?
J’en parle dans un essai qui vient de sortir, « Pour un musée engagé » (Éditions de l’Aube et Fondation Jean‑Jaurès). Je pense que, dans un contexte marqué par la montée des extrêmes, les réseaux sociaux et les fake news, le musée reste un lieu de confiance. Il doit s’engager – sans être militant – et participer au débat public en apportant du savoir, du recul historique et scientifique, mais aussi un regard sensible grâce aux artistes. L’exposition « Migrations » illustrait cette idée : réunir chercheurs et artistes pour poser un débat serein sur un sujet complexe.
L’essai qu’Aurélie vient de publier est disponible en libraire, et pour quelques chanceux.ses. en fin de newsletter.
Comment cela se traduit-il dans vos expositions à venir ?
Nous préparons une exposition sur les momies (ouverture le 19 novembre), qui ne sera pas une simple exposition de curiosités mais évoquera les questions d’éthique sur la conservation et la présentation de collections de restes humains. L’an prochain, nous avons aussi prévu une exposition sur les drogues, sujet de société contemporain, avec la participation active de nos scientifiques. Parallèlement, nous proposons des rencontres avec des chercheurs et des artistes pour nourrir ce dialogue entre sciences et sensibilités.
Comment transmets-tu ta vision à tes équipes ?
À mon arrivée, j’avais rédigé un projet pour candidater au poste de directrice, mais je ne l’ai pas diffusé tel quel. J’ai présenté à tout le monde quelques grandes orientations, puis j’ai mis en place des groupes de travail sur la base du volontariat. L’objectif était de créer un projet commun, en s’appuyant sur les orientations du Muséum, le projet scientifique et culturel de l’établissement et les valeurs existantes du Musée de l’Homme. Nous avons travaillé autour de trois thèmes : l’identité du musée (qu’est-ce que le Musée de l’Homme au XXIe siècle ?), les publics et l’accueil, et la vie du site (car nous partageons le bâtiment avec des équipes de recherche). À la fin, nous avons produit une synthèse d’une douzaine de pages et un plan d’actions. L’idée n’était pas de tout révolutionner, mais de se mettre d’accord sur ce que nous partageons, pourquoi nous sommes là et où nous voulons aller ensemble.
Les institutions culturelles travaillent souvent en silo. Comment as-tu encouragé une approche transversale au musée ?
C’est un vrai défi, ici comme ailleurs. La « technique des petits pas » fonctionne : il faut y aller projet par projet, choisir les bonnes personnes et les accompagner. C’est un travail d’orfèvre, car chaque métier a ses habitudes et ses pratiques. Un exemple récent : la création d’un nouvel espace permanent pour les familles autour de la préhistoire. Pour la première fois, les équipes des expositions, de la médiation et de la recherche ont travaillé ensemble, avec un binôme de cheffes de projet à part égale. Cela a très bien fonctionné et nous voulons généraliser ces synergies, même si tous les projets ne s’y prêtent pas.
Comment décrirais-tu ta manière de diriger ?
J’essaie d’être accessible : ma porte est ouverte, j’encourage les échanges directs. Je suis exigeante sur le plan professionnel mais j’espère bienveillante envers les situations individuelles. Pour moi, l’exigence et l’écoute doivent aller de pair : il y a un cadre de travail à respecter et, en même temps, une attention à la dimension humaine.
As‑tu rencontré des résistances liées au fait d’être une femme dans le milieu muséal ou académique ?
Pas directement à cause de mon genre. J’ai plutôt ressenti des réticences liées au fait de ne pas appartenir à la communauté scientifique académique. Ici, nous ne dépendons pas du ministère de la Culture, donc le diplôme de conservateur n’est pas requis. Ce qui a surpris certains, c’est que je ne sois pas issue du monde universitaire. Mais, pour diriger un musée, l’enjeu n’est pas d’être la spécialiste la plus pointue : c’est d’avoir une vision, de savoir gérer un site et des équipes et de respecter les expertises des autres. Aujourd’hui, l’idée que n’importe qui puisse diriger un musée ou être commissaire d’exposition sans expertise métier spécifique est un problème : chacun doit être à sa place selon ses compétences.
Qu’est‑ce qui compte le plus quand tu recrutes quelqu’un ?
Deux choses : l’expertise métier, quel que soit le domaine, et la capacité à travailler en collectif. Une personne très compétente mais incapable de s’intégrer ou de respecter un cadre de travail ne sera pas retenue. Je préfère choisir un profil plus junior mais capable de travailler en équipe.
Tu as pris à plusieurs reprises la parole sur la conciliation entre vie professionnelle et vie privée, ce qui est rare pour une directrice de musée. Que penses‑tu de la place des femmes dans la culture et de ce sujet ?
Il y a beaucoup de femmes dirigeantes dans le secteur, mais beaucoup semblent cloisonner leur sphère publique et privée, Peut-être que certaines s’interdisent de parler de leur vie personnelle pour paraître plus professionnelles. De plus, c’est une question qui ne se pose qu’aux femmes…Or, c’est un sujet qu’il faut lever : on peut aimer son métier, être très professionnelle, sans y consacrer chaque minute. Je prends des vacances et je reste joignable seulement en cas d’urgence. C’est sain pour tout le monde. La passion est importante, mais elle ne doit pas se confondre avec un engagement 24 heures sur 24. Ces moments de recul permettent aussi de faire émerger de nouvelles idées ou envies.
Quels grands changements as-tu observés depuis le début de ta carrière ?
Beaucoup d’évolutions positives : davantage de femmes à des postes de responsabilité ; une meilleure prise en compte des publics ; la fin du mythe du « commissaire ou directeur star » qui programme selon ses envies personnelles ; une professionnalisation des métiers et des méthodes. On remet le public au centre des préoccupations, on professionnalise les activités, on clarifie les attentes. C’est une bonne chose.
Quels chantiers restent à mener ?
Les musées doivent encore devenir plus accessibles à toutes et tous et être des lieux de vie, de rencontre, de découverte et de plaisir. Il ne faut pas que la visite soit perçue comme une corvée.
Peux-tu partager un exemple où tu as fait évoluer une personne de ton équipe ?
J’aime faire confiance. Je pense à une collègue assez junior, brillante mais manquant de confiance en elle. Je lui ai confié davantage de responsabilités sur des projets d’exposition, tout en la soutenant quand elle en avait besoin. Je ne faisais pas à sa place ; je l’accompagnais. Elle a pris de l’assurance et gère aujourd’hui un grand projet. L’équilibre est délicat : accompagner sans assister, mais laisser l’autre apprendre, quitte à ce qu’il y ait des erreurs car l’important est d’apprendre et de progresser.
Comment gères-tu les désaccords, les tensions ou la fatigue de tes équipes ?
Le dialogue est essentiel, en individuel et en collectif. Il faut expliquer les objectifs et les contextes, y compris quand les périodes vont être intenses et pourquoi. J’essaie d’être transparente : oui, les deux prochains mois seront très chargés, voici pourquoi et voici comment on s’organise pour que chacun tienne. Et ensuite, on lève un peu le pied. Ce n’est pas toujours simple, car nos activités sont très rythmées par un calendrier évènementiel. Chaque personne vit ces périodes différemment, d’où l’importance du dialogue.
Y a‑t‑il un projet qui n’a pas fonctionné comme tu l’espérais ? Qu’en as-tu tiré ?
Nous avons du mal à attirer un public de jeunes adultes pour nos visites guidées permanentes. Les visites pour les familles fonctionnent pourtant bien. Nous avons essayé différents horaires et formules mais je n’abandonne pas : nous allons tester une visite animée par un comédien et proposer des visites thématiques, notamment sur les questions de genre et sur les notions de race et de racisme. Je crois qu’il faut être tenace et adapter nos propositions jusqu’à trouver ce qui fonctionne. Et ne pas avoir peur d’essayer de nouvelles propositions.
Comment reçois-tu les critiques désagréables sur vos expositions ?
Avec beaucoup de recul. On ne peut pas plaire à tout le monde. Je distingue les critiques gratuites des critiques constructives. Les secondes sont précieuses parce qu’elles permettent de s’améliorer , je rappelle à mes équipes qu’aucun projet n’est parfait. Les premières, en revanche, je les mets de côté.
Comment restes-tu en contact avec l’innovation muséale ?
En étant curieuse. Je rencontre des gens, je vais voir un maximum de choses – même des expositions ou des spectacles qui, a priori, ne me plairaient pas. Je lis énormément, dans des domaines très variés : des essais sur la place des femmes, l’écologie, mais aussi des textes plus classiques. Je lis plus que je n’écoute de podcasts. L’important, c’est de rester ouverte et de ne pas s’enfermer dans ce qu’on connaît déjà.
Quelle expérience ou quel conseil aimerais-tu partager à une jeune femme qui aspire à un rôle de direction ?
Si elle en a envie, qu’elle fonce et qu’elle n’écoute pas les oiseaux de mauvais augure. Il faut avoir confiance en soi, savoir pourquoi on veut diriger : ce ne doit pas être seulement pour le titre, mais pour porter un projet. Ces postes demandent de l’engagement ; on ne peut pas les occuper à la légère. Mais si l’envie est là et que l’on assume ses motivations, il ne faut pas se brider.