Camille Labé : "Un cinéma doit faire vivre son quartier".
Si tu devais résumer ce qui t’anime dans ton métier, ce serait quoi ?
Le contact avec les gens, avec le public. J’étais hier à l’Épée de Bois toute la
journée, jusqu’à la fermeture. À la sortie, les spectateurs me disaient tous en sortant « c’était trop bien ». Ce genre de retour m’anime vraiment. J’aime voir des gens se retrouver, discuter ensemble, même s’ils ne se connaissent pas. Le lien avec la population locale, c’est une richesse quotidienne.
Quel a été ton tout premier rapport au cinéma ?
Mes parents ont tenu un cinéma indépendant dans l’Yonne pendant vingt ans. Mais ce n’était pas une voie qu’ils nous encourageaient à suivre, ni pour mon frère ni pour moi.
Tu fréquentais beaucoup les salles de cinéma ?
Tout le temps. Notre maison était attenante à la salle, donc les deux espaces étaient mêlés. Ils bossaient sept jours sur sept, alors on allait retrouver nos parents en train de travailler. C’est comme ça qu’on s’est construit une culture cinématographique. Mon père, très cinéphile, nous a transmis cette passion.
Quel a été ton parcours scolaire ?
Au lycée, je n’avais pas de projet professionnel : mon objectif, c’était les études supérieures, en l’occurrence je rêvais de rejoindre Sciences Po. Une fois que j’y suis entrée, je n’avais pas vraiment de plan pour la suite ! À la fin du Master, j’étais un peu perdue. J’ai donc choisi de faire un stage et j’ai été ‘bras droit’ pendant un an de la directrice des programmes du groupe M6, Bibiane Godfroid. Une expérience géniale, très formatrice.
Et après ?
J’ai fait un master spécialisé d’un an à HEC. C’était stimulant intellectuellement, mais surtout très enrichissant personnellement. Ensuite, j’ai bossé en production télé, sans vraiment m’y épanouir pendant près de 3 ans. Puis au Cinéma du Panthéon avec Pascal Caucheteux, une expérience marquante, proche de l’exploitation, avec un lieu exceptionnel. J’ai ensuite suivi mon mari à Londres et travaillé un an à l’Institut français. À notre retour, j’ai monté un e-commerce de cadeaux personnalisés, puis j’ai rejoint Alan, une mutuelle en pleine croissance, dans l’équipe recrutement. Là encore, j’ai beaucoup appris.
Tu as lancé un autre projet entrepreneurial en parallèle ?
Oui, avec mon mari, on a lancé “Lopin” un e-commerce de carrés d’herbe fraîche pour apprendre la propreté aux chiens. C’est parti d’un besoin personnel et c’est devenu assez gros, grâce notamment à une influenceuse. C’était fou.
Et donc tu quittes Alan en 2022 ? Pourquoi ?
J’avais envie de revenir à la culture, et à un projet plus personnel. J’ai quitté Alan en mars 2022 pour chercher une salle à reprendre. J’ai mis un an et demi à trouver. Le compromis pour l’Épée de Bois a été signé en novembre 2023.
Comment tu as cherché ?
J’ai contacté tous les exploitants indépendants parisiens. Certains m’ont bien reçue, d’autres ont fermé la porte. Il n’y a pas vraiment de marché structuré pour la revente de cinéma, les offres sont très rares. J’ai aussi envisagé les DSP (délégations de service public), mais c’est très concurrentiel. J’avais déposé des post-it avec mes coordonnées dans plusieurs cinémas. Les propriétaires de L’Epée de Bois m’ont recontactée, d’abord pour me parler de leur autre cinéma, à Coulommiers. Puis à l’automne, nous avons commencé à discuter d’une cession de l’Épée de Bois. Après de longs mois, j’ai fini par les convaincre, et ensuite tout s’est enclenché.
Comment tu as été accueillie par les propriétaires de cinéma déjà en place quand tu as lancé ton projet ?
Il y avait de tout. Certains exploitants étaient surpris, voire un peu vexés que je les contacte pour un rachat. D’autres, comme Sophie Dulac, m’ont reçue avec bienveillance même s’ils n’étaient pas vendeurs. L’année 2022 a été faite de nombreuses visites et de refus, mais je n’étais pas découragée.
Un petit test technique avant les projections.
Tu avais envisagé d’autres pistes ?
Oui, j’ai contacté des libraires, des gens à la mairie, des exploitants de province… J’ai failli acheter une salle à une heure de TGV, mais j’arrivais trop tard, le compromis était déjà signé.
Comment as-tu financé le projet ?
Par un emprunt bancaire. On a préparé un dossier solide, avec un business plan structuré. Mon mari m’a beaucoup aidée. Le fait que je maîtrisais les codes business a rassuré les banques.
Depuis l’ouverture, de quoi es-tu la plus fière ?
La fréquentation a nettement augmenté. En juillet, +50 % par rapport à l’an dernier (mois particulier néanmoins car c’était les J.O. l’année passée). On sent que nos efforts portent leurs fruits, notamment sur les réseaux sociaux. L’info circule mieux, et les retours sont très positifs. Les gens nous disent qu’ils entendent parler de nous, et ça c’est précieux.
Accueil, programmation, caisse, Camille veille à ce que tout soit parfait pour une expérience mémorable.
Qu’est-ce qui t’a le plus préparée à ce rôle de direction ?
Difficile à dire. Mes expériences à l’Institut français et au Cinéma du Panthéon m’ont appris l’accueil. Alan m’a donné des méthodes de travail très utiles. Ce métier est un marathon, très exigeant.
C’est une volonté de ta part de travailler tous les jours ?
C’est la réalité du métier. Les cinémas ne ferment presque jamais. Et pour moi, un cinéma doit faire vivre son quartier. Quand tout est fermé, c’est triste.
Tu veux te dégager de l’opérationnel à moyen terme ?
Je l’espère. Ce serait nécessaire humainement pour tenir dans le temps. On est une toute petite équipe. J’aimerais développer le jeune public, refaire les salles, recruter une médiatrice. Mais les moyens sont limités pour le moment.
L’accueil, c’est fondamental ?
Toujours. C’est ce qui fait qu’on revient dans un lieu. Même si la bouffe est moyenne dans un resto, si l’accueil est chaleureux, tu y retournes. C’est pareil ici. Et les spectateurs nous le rendent bien.
Comment tu répartis ton temps ?
C’est très variable. Le lundi est consacré à la programmation. C’est un vrai puzzle, avec une vingtaine de films pour deux salles. Il y a aussi toute la logistique, la technique, les urgences matérielles. L’administratif est très lourd.
Combien êtes-vous dans l’équipe et comment fonctionnez-vous ?
Nous sommes quatre. Trois salariés très polyvalents et moi. On fonctionne en horizontalité. Ils sont jeunes, dynamiques, très cinéphiles. Chacun a son ciné- club, présente ses séances, propose des idées. C’est super.
Tu leur donnes des perspectives ?
Oui j’essaie de faire au mieux dans notre petit établissement. Chacun a ses axes de progression. Certains se forment à la technique, d’autres à la prise de parole. Mon rôle, c’est de les accompagner.
Comment tu incarnes ta vision ?
Je veux que l’Épée de Bois soit un lieu collectif, pas celui de Camille. J’anime la ligne éditoriale, je garde la main sur la programmation, mais je veux que le lieu reflète l’équipe, le quartier, le public. L’accueil, la propreté, la générosité : c’est ce qui compte.
Qu’est-ce qui t’aide à garder la tête froide ?
Le sens du service. Je me dis toujours que les gens nous confient deux heures de leur vie. Donc l’accueil doit être impeccable. Les toilettes propres, le sourire, tout compte. C’est une forme de respect.
Un conseil qui t’aide ?
Celui de Steve Jobs : “You can please some people some of the time, but not all the people all the time.” Ça m’aide à lâcher prise. On ne peut pas toujours satisfaire tout le monde.
Camille accueillant les premiers spectateurs de la journée.
C’est différent du cinéma de tes parents ?
Oui. Ils avaient huit salles, en argentique. Aujourd’hui, avec le numérique, on peut tout faire à quelques personnes. Je passe d’une projection en VO à une en VF en un clic !
Quel regard portes-tu sur les pratiques cinématographiques des jeunes générations ?
Je suis assez optimiste. Ce que j’observe au quotidien me donne vraiment de l’espoir : les jeunes viennent au cinéma, parfois nombreux, et parfois sur des films inattendus. L’autre soir, on projetait Les Plages d’Agnès et la salle était pleine de visages très jeunes. C’est sûr que pour certains classiques comme Duvivier, c’est plus difficile, mais à Paris, on a la chance d’avoir un public très curieux, ouvert, qui aime découvrir. Le cinéma reste un lieu un peu magique, romantique, presque glamour. Il y a encore cette idée que le cinéma est un lieu pour un premier rendez-vous, pour vibrer ensemble. Cette dimension collective, les plateformes ne peuvent pas la remplacer.
Tu penses que la salle reste complémentaire du streaming ?
Oui, absolument. Les plateformes proposent des contenus excellents, je regarde aussi des séries. Mais je remarque que je les oublie très vite. Parfois, je ne me souviens même plus si j’ai vu la saison précédente. Alors qu’un film vu en salle, je m’en rappelle. Pas juste l’histoire : les émotions, le moment, le lieu. Ce sont des souvenirs qui s’ancrent. Et dans une salle, on peut créer une expérience complète. Ce n’est pas juste voir un film : c’est venir, s’installer, se laisser embarquer, parfois échanger après. C’est tout un rituel.
Tout est en place, la première séance va pouvoir commencer…
Quels types d’animations organisez-vous ?
On essaie de rendre chaque séance un peu spéciale. Il y a des ciné-clubs animés par les membres de l’équipe, des jeux concours, des rencontres avec des cinéastes ou des équipes de films. Et puis, on a notre rendez-vous du dimanche matin : Croissant et Cinéma. On sert des viennoiseries, du café, et on passe un film culte, souvent feel-good. Les gens adorent, c’est devenu un vrai moment de convivialité. Je me souviens d’un dimanche de janvier où on avait programmé Jurassic Park : la salle était pleine, les gens partageaient leurs souvenirs, certains avaient vu le film avec leurs parents, d’autres découvraient. Ce sont des moments simples mais précieux.
C’est ce qu’on essaie de cultiver ici.
Tu as un rituel ou une habitude pour garder le cap dans les moments difficiles ?
Je me répète souvent : “tout ça n’est pas si grave” On ne travaille pas dans le secteur hospitalier, on n’annonce pas de mauvaises nouvelles vitales. Ce qui peut nous arriver de pire, c’est une coupure de courant, une fuite d’eau ou une séance annulée. Alors oui, parfois je suis très fatiguée, et je gère des petites tensions avec des prestataires, des histoires de factures ou de matériel. Ce sont des choses du quotidien, épuisantes mais pas essentielles. J’essaie de garder cette perspective-là, sinon on s’épuise trop vite.
Tu es bien entourée ?
Oui très bien. Mon mari est très compréhensif. Franchement, c’est un métier qui a une incidence importante sur la vie sociale et personnelle, je passe énormément de temps à L’Epée de Bois et par conséquent moins avec mes proches, mais ils soutiennent le projet et ça m’aide énormément.
Une œuvre récente qui t’a marquée ?
The Brutalist m’a vraiment soulevée de mon siège. Et si je repense à un film qui m’a profondément marquée, c’est Faute d’amour d’Andreï Zviaguintsev. Je l’ai vu au cinéma, et il m’habite encore aujourd’hui.
Adrian Brody dans The Brutalist
Y a-t-il une femme dans le cinéma qui t’inspire particulièrement ?
Sophie Dulac. Elle tient bon depuis vingt ou vingt-cinq ans dans ce métier difficile. Et elle continue avec envie, énergie, par amour du cinéma. Je l’ai vue un jour présenter un documentaire sur Michel Legrand à un congrès d’exploitants. Elle vendait son film avec humour, en promettant des tournées, avec une générosité rare. C’est une vraie cinéphile, et elle incarne cette idée que le cinéma fait vivre Paris, que les salles sont des phares dans la nuit. Si dans vingt-cinq ans j’ai sa même énergie, je serai contente.
Un rêve professionnel encore à accomplir ?
Oui, j’en ai un un peu à part : créer une marque de goodies, d’objets autour du cinéma. J’ai déjà commencé avec une bougie et un porte-clés à l’Épée, un peu artisanaux, mais j’ai adoré les concevoir. J’aimerais développer cette identité, créer du merchandising autour des films et des lieux, à la manière des Américains qui sont très forts là-dessus. Mais il faudrait monter une équipe, avoir un peu de budget, et pour l’instant, ce n’est pas encore le bon moment.