Anne-Lise Vinciguerra, directrice de La Petite : "Le mythe du talent artistique inné qui va entraîner les équipes derrière lui. Ça ne fonctionne plus."

Quel est ton premier souvenir lié à la culture ?

Les histoires du soir, le rituel des albums et les livres-disques. Je me rappelle de Pierre et le Loup, Max et les Maximonstres. Et puis ma mère allait beaucoup au théâtre, elle m’emmenait, je vais au festival d’Avignon depuis mes cinq ans.

Mais le premier souvenir qui me revient vraiment fort, c’est le cirque Archaos. Le chapiteau de cordes, les tronçonneuses, les moteurs de moto, les circassiens qui montaient jusqu’en haut du chapiteau en vrombissant, le feu partout. Et un monsieur loyal punk qui avait hypnotisé une poule et la trimballait comme ça. J’avais sept ou huit ans. J’étais fascinée.

Et ensuite, vers quelles esthétiques tu t’es tournée, adolescente ?

J’ai beaucoup pratiqué le théâtre. Et dès que je suis arrivée à la fac, à Toulouse en 93, ce qui m’a vraiment attirée c’étaient les free parties. J’avais lu un article là-dessus dans L’Autre Journal quand j’étais au lycée, les années 90, c’était le tout début en France, et j’avais voulu retrouver ça. J’ai cherché jusqu’à trouver les gens qui savaient où c’était.

Qu’est-ce qui t’attirait dans ce mouvement ?

J’ai toujours eu un rapport à la fois sensoriel et politique aux pratiques culturelles, et les free parties faisaient se rejoindre les deux. Le plaisir de la danse, les basses très profondes, le rapport au paysage, au plein air. Et j’aime les formes longues, je suis la première à aller voir des pièces de huit ou dix heures. Dans les free parties, il y avait vraiment tout ça.

Mais il y avait aussi une dimension très politique : la réappropriation des espaces industriels désaffectés, des espaces ruraux, la question de l’espace urbain, et surtout la création d’espaces non marchands : tout était fondé sur l’échange, la participation libre. C’était une revendication d’autonomie, d’émancipation. Des choses qui ont été importantes pour moi tout au long de mon parcours.

Comment cette passion est-elle devenue un métier ?

Je ne l’avais absolument pas imaginé. Je faisais des free parties, j’avais aussi suivi en parallèle de mes études de lettres la section professionnelle du conservatoire de Toulouse, dont je suis partie au bout d’un an. Et puis j’organisais des rencontres littéraires à la fac.

C’est un copain qui m’a dit qu’il y avait à Pôle Emploi une offre qui m’irait bien : programmatrice et coordinatrice d’une association culturelle dans le Tarn, dans un lieu patrimonial en réhabilitation, l’Abbaye-École de Sorèze. J’ai candidaté. Et je me souviens très bien que lors de l’entretien, je m’étais dit que je ne pouvais pas mentionner l’organisation de free-parties comme de l’expérience professionnelle, j’avais donc dit « organisation d’événements liés aux cultures électroniques ».

Un atelier animé par Anne-Lise. Vous pouvez retrouver sur www.lapetite.fr toutes les formations que propose la structure.

Tu t’es ensuite formée ?

Oui, Grâce au programme « Emplois Jeunes » de Lionel Jospin, il y a énormément de personnes de ma génération qui sont arrivées dans le métier comme ça. J’ai fait un diplôme universitaire de conception de projet et médiation culturelle à Bordeaux, en alternance avec mon poste à Sorèze. Parce que quand je suis arrivée là, je savais rien de l’organisation professionnelle du secteur : je ne savais même pas ce que c’était l’URSSAF !

Ensuite j’ai été recrutée par le département du Lot et la DRAC, sur une mission expérimentale autour de la structuration des pratiques théâtrales : pratiques amateur, théâtre professionnel, éducation artistique et culturelle. C’était concomitant au plan Lang-Tasca pour la culture à l’école. Il y avait vraiment beaucoup de structuration et de moyens de l’Etat sur ces sujets, j’ai eu la chance de vivre ce moment clé des politiques publiques d’EAC, j’ai énormément appris. J’y suis restée neuf ans, et suite au Master direction de projets culturels de l’OPC-Sciences Po Grenoble j’ai évolué vers la structuration des politiques culturelles.

Tu as travaillé longtemps avec des collectivités. Qu’est-ce que tu en retiens ?

Pour moi c’était déjà un travail militant. J’ai vraiment écrit des plans de développement culturel : pour le Lot, pour la communauté de communes de Fumel en Lot-et-Garonne où je suis allée ensuite comme directrice des affaires culturelles. Ce travail de cadre logique, des finalités aux objectifs spécifiques, en dialogue avec des élus et des habitants, c’était passionnant. Pour moi, m’engager dans le secteur culturel c’est d’abord un projet de transformation sociale, ancré dans les réalités d’un territoire.

Mais pour être honnête, je n’ai jamais travaillé avec des élus auprès dont la vision politique me galvanisait. J’ai toujours été une actrice culturelle qui portait une vision à la place des élus. Et à Fumel, après un âge d’or de trois ans, je suis partie, en profond désaccord sur ce que devait être cette politique publique. C’était en 2015, le contexte Cahuzac avait beaucoup abîmé la gauche locale, et avec la baisse des moyens de l’Etat et le renforcement de la droite locale traditionnaliste c’était devenu une politique presque communautariste : on était fières d’attirer l’attention des professionnels de l’extérieur, que notre projet rayonne, on avait augmenté de 70% la fréquentation et de 100% les financements, puis ça a fini par devenir un problème d’être visibles et d’attirer des publics de l’extérieur. Quand l’enjeu est devenu de se replier et de fermer des services, c’était terminé pour moi.

Anne-Lise modérant une table ronde sur les violences dans le secteur culturel, aux derniers BIS de Nantes.

Comment tu es arrivée à La Petite ?

Après Fumel, je me suis installée en tant que formatrice et consultante, d’abord sur la médiation culturelle et la méthodologie de projets. J’ai travaillé avec le CNFPT, avec l’Institut Français, avec Illusion et Macadam à Montpellier où j’étais directrice d’études, Et c’est dans ce cadre que j’ai été recrutée comme consultante à La Petite.

J’ai eu un méga coup de cœur pour le projet. Et une prise de conscience aussi : j’étais conscientisée sur les questions féministes avant 2016, mais pas beaucoup plus que ça. C’est vraiment l’équipe de La Petite qui m’a sensibilisée et, petit à petit, j’ai pris les lunettes du genre. J’ai également conscientisé à quel point mon propre parcours professionnel était marqué par les violences sexistes et sexuelles.

J’ai continué mes deux activité en parallèle 7 ans, avant qu’il devienne possible de prendre la direction à plein temps.

Les activités de La Petite se sont beaucoup développées ces dernières années. Quelles en sont les raisons selon toi ?

Il y a d’abord un mouvement systémique et sociétal. Des militantes dans tous les secteurs culturels ont contribué à rendre visibles ces questions : Me Too Théâtre, Music too, tous les collectifs qui se sont constitués formellement ou informellement. Ça a mis une pression politique et ça a fait du sujet un enjeu.

Nous, on travaillait déjà en 2015-2016 sur les questions d’égalité dans le secteur culturel. À l’époque, on prêchait vraiment dans le désert : on avait le droit de parler de ça deux fois par an dans un petit coin d’une salle lors d’évènements professionnels, et comme par hasard il n’y avait pas d’enregistrement.

Et puis post-#MeToo, la convergence entre les mouvements militants et les mouvements institutionnels a amené la naissance de politiques publiques volontaristes. Le CNC, le Centre national de la musique, le ministère de la Culture. Et nous, on avait pris très vite le tournant de la formation. Dès 2017, avec ma collègue Laure Atteia, on s’était dit qu’il fallait construire une formation pour lever les freins aux carrières des femmes et des minorités de genre. Quand les premières commandes institutionnelles sont arrivées, on était là, on avait déjà intégré que les VSS étaient un des principaux freins aux carrières des femmes et des minorités.

Quelle est la spécificité de vos formations, par rapport à d’autres organismes qui travaillent sur ces sujets ?

On a toujours refusé l’approche uniquement légaliste : arriver avec un cadre légal à transmettre et faire appliquer. Notre marque de fabrique, depuis la première formation qu’on a montée pour une école d’art, c’est d’être dans une approche à la fois juridique, éthique et politique. Les VSS ont une dimension sociologique, il y a du systémique, du structurel qui se joue, et il y a des années de recherche féministe sur ces mécanismes. Il faut en tenir compte.

Ça nous rend peut-être moins rapides à déployer des formations clés en main à grande échelle. Mais les gens qui travaillent avec nous apprécient notre approche systémique, féministe et ancrée dans les sciences sociales et reviennent.

Est-ce que les VSS sont plus présentes dans le secteur culturel que dans d’autres secteurs ?

Statistiquement, rien ne le prouve. Par contre, elles sont plus visibles, parce qu’il y a beaucoup d’affaires médiatiques : des personnalités publiques, un secteur très lié à la notoriété et à la représentation.

Ce qui existe, ce sont des facteurs très favorisants : des rapports de pouvoir fortement déséquilibrés, le poids de la cooptation et les phénomènes de réseau, un marché de l’emploi largement caché, très peu d’offres d’emploi visibles par rapport au nombre d’artistes engagés chaque année. Et puis tous ces temps informels où on ne sait plus vraiment si on est au travail ou pas : le vernissage, le pot de première, la sortie de disque, les bars des festivals. Ce sont des espaces où se font les réseaux, et aussi des espaces où le risque de violence est très présent : c’est tard, tout le monde a bu, les frontières pro-perso sont brouillées. Et il y a aussi les tournées, les tour bus, des mois à vivre ensemble hors domicile. Tout ça structure un contexte de vulnérabilité.

Et surtout, il y a une forme de déni très particulière dans ce secteur. C’est toujours la même histoire : une illusion de l’égalité déjà là dans un secteur ouvert et progressiste, des rapports de pouvoir déséquilibrés, de la complicité collective, de l’aveuglement collectif.

Les personnes qui ont subi se protègent parfois par le silence, car le prix à payer pour avoir parlé est très élevé, on voit l’impact sur les carrières de personnes aussi reconnues qu’Adèle Haenel ou Judith Godrèche, dans un milieu où tout le monde a besoin de travailler. Et les auteurs de violences se protègent entre eux et plus ils sont puissants dans ley$urs cercles plus ils agissent dans un silence complice.

Anne-Lise aux Assises égalité du CNM, en 2025

Est-ce également par un manque de culture managériale dans le secteur ? C’est un constat que je retrouve dans plusieurs interviews de rideau.

Je suis d’accord avec ce diagnostic, et il est de plus en plus posé : les syndicats, notamment le SMA, s’en sont vraiment saisis ces dernières années.

Il y a un énorme manque d’outillage managérial, tout simplement. On a des directeurs et directrices de CDN qui sont des artistes, qui se retrouvent avec des équipes de soixante personnes, sans aucune formation. Le mythe du talent artistique inné qui va emporter une vision et entraîner les équipes derrière lui. Ça ne fonctionne plus. Et l’absence de structure visible ne signifie pas l’absence de structure : elle signifie que les rapports de pouvoir informels sont d’autant plus forts qu’ils sont invisibles. Moins ils sont visibles, plus ils sont parfois puissants.

Et toi, comment ta posture managériale a évolué depuis ton arrivée à La Petite ?

J’ai appris la nécessité d’écouter et de visibiliser les processus de décision. D’ouvrir des espaces de dialogue professionnel formalisés : qu’est-ce qu’on fait ensemble, pourquoi on le fait, comment on le fait. Si on ne formalise pas des espaces pour se dire les choses, on a beau dire en tant que directrice “ma porte est ouverte”, ça ne suffit pas. Et notre secteur souffre beaucoup de ça : “c’est bon, on est tous potes, tout le monde peut venir me parler.” C’est comme ça qu’on tombe des nues quand on découvre qu’il y a du harcèlement sexuel ou raciste dans un établissement.

J’ai aussi appris à me faire accompagner, à oser dire quand je ne comprends pas ce qui se joue et que j’ai besoin d’aide. Et à ne pas faire de management dit “affectivo-gélatineux” : s’excuser en permanence, ne pas réussir à dire que le travail n’est pas fait. C’est quelque chose que je vois beaucoup chez les femmes en direction : soit une autorité perçue comme très dure parce qu’on a appris les codes managériaux « au masculin » et qu’il y a des attentes très stéréotypées en face, soit une résistance internalisée à poser de l’autorité, et du coup on s’excuse tout le temps. Ces deux postures existent vraiment, et elles sont toutes les deux liées au double standard que subissent les femmes et les personnes minorisées de genre dans tous les espaces de la vie pro et perso, et c’est épuisant.

Dans les ateliers de co-développement que tu animes pour des dirigeantes, quelles sont les situations qui reviennent le plus souvent ?

La personne qui prend la direction pour sauver la structure alors qu’elle était déjà dans l’équipe, continue ses missions précédentes et prend la direction en plus, parce que personne ne veut y aller ou qu’il n’y a pas d’argent pour recruter quelqu’un.

La falaise de verre : le poste prestigieux mais voué à l’échec : moyens en baisse, tensions terribles dans les équipes, ou pire, succéder à un harceleur notoire qui était là depuis vingt-cinq ans et dont tout le monde savait mais personne n’a rien dit. Les équipes sont laminées, et c’est elle qui va payer. Elle se fera accuser de harcèlement moral dans six mois. Ça mériterait vraiment d’être étudié tellement cette situation se répète régulièrement.

Et les binômes mixtes de direction, aussi, où c’est la femme qui gère toute la partie administrative, RH, gestionnaire et qui ne fait ni la représentation, ni la direction artistique, ni le plaidoyer. Elle a énormément de travail, elle est épuisée, et elle ne comprend pas pourquoi elle est invisible.

Qu’est-ce qui te donne de l’espoir pour le secteur, et pour les sujets que tu portes ?

Pour le secteur, c’est le collectif : investir les syndicats, les organisations professionnelles, se rassembler, ne pas déserter les endroits de collectif au nom de la précarisation. Et le fait qu’il y ait encore beaucoup de gens très curieux de ce qui se rencontre dans les salles.

Sur les questions d’égalité et de VSS, c’est la convergence. Les structures militantes qui sont toujours là, les médias, je pense au travail de Marine Turchi chez Mediapart, les nouveaux médias militants, les médias indépendants LGBT qui émergent. Et les institutions qui continuent à porter ces sujets : une haute fonctionnaire à l’égalité au ministère, un comité stratégique égalité au CNM, des accords de branches VHSS dans les conventions collectives, une permanence pour les victimes…. Il y a cinq ans, presque rien de tout ça n’existait.

Ce qui nous sauve, c’est cette convergence entre structures militantes, associations, institutions et pouvoirs publics. C’est ensemble qu’on peut faire avancer les choses.

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