Charlotte Goupille-Lebret : "Avec les années, je suis passée d’une posture d’hyper-contrôle, à une posture de coordination intelligente."

Est-ce que tu peux me raconter ton tout premier souvenir lié à l’opéra ?

C’est difficile de choisir un “premier” souvenir, parce que pour moi l’opéra, c’est du théâtre avec de la musique. Et ce mélange-là, je l’ai depuis l’enfance.

La première fois que je suis réellement allée voir un opéra, c’était La Bohème à l’Opéra Bastille. J’avais quinze ans. Je me souviens des décors à l’ancienne, d’une mise en scène spectaculaire, très incarnée. Mais en réalité, ce n’est pas cet événement isolé qui a tout déclenché. Ce qui m’habite depuis toujours, c’est la rencontre entre les arts, la musique, le texte, le corps, l’espace.

Tous les spectacles musicaux qui mêlent les genres m’ont toujours fascinée.

Tes parents t’emmenaient beaucoup au spectacle ?

Oui. Je suis originaire de Bourg-la-Reine, en région parisienne. Mes parents ne sont pas du tout issus du milieu artistique, mais ils nous ont énormément emmenés au théâtre, aux concerts. On était inscrits à l’éveil musical puis au conservatoire très tôt.

Ce n’était pas un projet professionnel, c’était une culture familiale. La musique faisait partie de la vie.

Comment cette passion est-elle devenue un métier ?

Au départ, je me voyais chanteuse. Je chantais dans une chorale, je participais à des opéras pour enfants où j’avais souvent des rôles solistes.

Et puis vers 12 ans, j’ai voulu comprendre comment on fabriquait un spectacle. J’écrivais à des metteurs en scène pour leur demander si je pouvais assister aux répétitions. Un jour, dans le théâtre municipal de ma ville, le régisseur m’a proposé de monter en régie lumière.

Je pensais qu’il suffisait d’appuyer sur un bouton.

En réalité, j’ai découvert un univers entier.

À partir de là, j’ai passé toute mon adolescence dans les théâtres. Dès que je sortais du collège, le week-end, le soir, j’y étais. Je déchargeais les camions, je préparais les catering, je notais les circuits lumière sur les plans de feu, je démontais des projecteurs, j’enroulais des câbles, je changeais des ampoules. Puis j’ai commencé à avoir des responsabilités : faire la poursuite seule sur un spectacle entier, être souffleuse en coulisses.

J’ai compris qu’un spectacle, ce n’était pas seulement ce qu’on voit sur scène. C’était une mécanique collective, un monde invisible, dense, passionnant.

Ce qui m’attirait profondément, c’était le lien entre artistes et techniciens. Être à l’endroit précis où ces deux mondes se rencontrent.

Tu as suivi quelle formation ?

J’ai fait des études de musicienne et de comédienne au conservatoire : un DEM de flûte traversière, un DEM d’art dramatique. Puis une licence de musicologie par correspondance.

En parallèle, j’ai monté une compagnie de théâtre musical. Je créais mes propres spectacles mêlant théâtre et musique.

À 18 ans, je voulais faire un stage en mise en scène à l’Opéra Bastille. On m’a orientée vers la régie de scène. On m’a dit : “De là, tu verras tout.”

Et j’ai découvert un métier dont je suis tombée follement amoureuse.

La régie de scène mélange tout ce que j’aime : la musique, la technique, l’humain. C’est être au centre d’un réseau de compétences extrêmement spécifiques. C’est faire circuler l’information, coordonner, anticiper.

J’ai ensuite suivi une licence professionnelle en alternance au CFA des métiers des arts de la scène, basée à Nancy, avec une saison à l’Opéra de Bordeaux.

C’est ainsi que je suis devenue régisseuse de scène. Cela fait quinze ans que j’exerce ce métier.

L’aspect mise en scène, c’est quelque chose que tu as abandonné ?

En réalité, je crois que ce qui m’attirait dans la mise en scène, c’était déjà de la régie.

Ce qui me fascinait, ce n’était pas tant la direction psychologique des acteurs, que la composition d’ensemble : placer cinquante personnes sur un plateau, organiser les entrées, penser le tableau. Enfant, je mettais mes Playmobil en scène en construisant de grandes compositions collectives. J’étais déjà plus proche de la régie que de la mise en scène au sens artistique pur.

Avec les années, je me sens de moins en moins proche du travail de metteur en scène, et de plus en plus à ma place dans la régie. Je vois le spectacle comme un objet technique vivant. Je ne ressens aucune frustration de ne pas prendre les décisions artistiques.

En quoi la régie de scène à l’opéra est-elle particulière ?

C’est un métier très niche. Il existe peu de postes. Et il est spécifique à l’opéra.

Au théâtre, il y a des régisseurs généraux qui pilotent les spectacles. Mais à l’opéra, tout est basé sur la partition musicale. Si un effet fumée doit arriver sur le FA dièse, il doit arriver sur le FA dièse. Si l’effet machinerie doit tomber exactement avec une croche, il faut anticiper peut-être d’un quart de temps ou au contraire envoyer l’effet bien « au fond du temps ».

Moi, j’envoie mes tops en regardant le chef d’orchestre. J’ai toujours sa battue face à moi. Je parle dans l’intercom comme une musicienne joue son instrument.

Il faut une formation musicale solide pour faire ce métier. C’est une alliance très fine entre sens artistique et précision technique.

La régie de scène, c’est un poste solitaire ?

Non, pas du tout. C’est même l’inverse.

Dans une production, je peux travailler avec 100, parfois 300 personnes. C’est profondément collectif. En revanche, c’est un monoposte : je suis régisseuse principale, celle qui “tope” le spectacle, qui donne le tempo général.

Mais je ne suis pas dans un lien hiérarchique classique. C’est une autorité fonctionnelle. Je dois fixer les priorités, décider du rythme, demander le silence, coordonner les urgences — sans être la supérieure hiérarchique des équipes.

Autour de moi, il y a généralement deux régisseuses de scène de chaque côté du plateau. Elles sont mobiles, gèrent les entrées et sorties des artistes, m’alertent si un chanteur manque, si un costume n’est pas prêt, si un changement de décor prend du retard. On travaille en lien permanent.

C’est une direction transversale.

Charlotte ici à son poste, avec beaucoup de boutons, et de bonbons !

As-tu senti un moment de bascule dans ta posture professionnelle ?

C’est très progressif. Mais j’ai repéré une période autour de 26-27 ans où quelque chose a changé.

Avant cela, on me disait souvent : “Tu es très jeune.” D’un coup, ça s’est arrêté. Je n’étais plus “la jeune régisseuse”. J’étais simplement la régisseuse.

Cela a coïncidé avec le moment où je suis devenue mère. Et ça, en revanche, a profondément transformé ma posture.

En quoi devenir mère a changé ta manière de travailler ?

J’ai eu trois enfants très rapprochés. Pendant plusieurs années, j’étais en répétition le soir, le week-end, en post-partum parfois. C’était intense.

Au début de ma carrière, comme beaucoup de jeunes régisseuses, j’avais ce réflexe d’être indispensable. Être toujours là. Pendant les pauses. Le soir après la répétition. Toujours disponible pour le metteur en scène. Un peu comme une figure tampon : réceptionner, absorber, arranger.

C’est un trait fréquent dans ces métiers du care, de diplomatie, de coordination.

Mais avec des enfants, cette posture n’est plus tenable.

Quand la répétition finit à 17h30 et que l’école ferme à 18h, il faut faire des choix. Quand on est en post-partum et qu’on a besoin de tirer son lait pendant la pause, on ne peut pas faire semblant d’être disponible en permanence.

À un moment, j’ai compris que mon rôle n’était pas de tout porter.

Mon rôle, c’était de responsabiliser chacun.

Dans une maison d’opéra, chacun connaît son métier. Les machinistes savent faire leur mise en place. Les accessoiristes savent de quel côté se placer. Les équipes techniques maîtrisent leurs process.

Si je contrôle tout, je m’épuise et je prive les autres de leur autonomie.

La maternité m’a appris à hiérarchiser.

Je dis souvent : le matin, si je fais les lacets de tous mes enfants, je n’ai plus d’énergie pour celui qui saigne du nez au moment de partir. En revanche, s’ils font leurs lacets eux-mêmes, je suis disponible pour l’urgence.

Dans mon métier, c’est pareil. Je garde mon cerveau pour le mur de dix tonnes suspendu au-dessus d’un chanteur, pas pour vérifier pour la dixième fois qu’un accessoire est posé au bon endroit.

Cela m’a appris à relativiser aussi. Un accessoire qui entre côté jardin au lieu de côté cour, ce n’est pas dramatique. C’est une répétition. En revanche, un problème de sécurité, ça, oui.

Avec les années, je suis passée d’une posture d’hyper-contrôle à une posture de coordination intelligente.

On sent chez toi une vraie réflexion sur le collectif. D’où vient-elle ?

Je me suis beaucoup engagée comme représentante du personnel, puis représentante syndicale. Cela m’a amenée à me former sur l’égalité professionnelle, la parentalité dans les métiers du spectacle, les conditions de travail.

La question femmes-hommes m’a particulièrement marquée, parce qu’elle rejoint très vite celle de la maternité. La maternité creuse encore les écarts. Elle rend visibles des inégalités structurelles.

Mais au-delà du féminisme, ce qui me fascine, c’est l’intelligence collective.

Mon métier consiste à faire travailler ensemble des personnalités très différentes, avec des cultures différentes, et qui portent des enjeux différents. Des artistes, des techniciens, des équipes administratives.

Je suis convaincue qu’il faut toujours privilégier la relation à l’objectif.

On pense souvent que c’est l’inverse : d’abord l’objectif, ensuite la relation. Mais je crois que si la relation est saine, l’objectif est atteint plus efficacement.

Comprendre les enjeux de l’autre, ses besoins, ses fragilités, ce n’est pas du temps perdu. C’est le cœur du travail.

Est-ce que le fait d’être une femme a été un sujet dans ton parcours ?

Oui. Comme pour beaucoup de femmes.

On m’a souvent parlé de mon physique avant mes compétences. Quand j’étais enceinte ou en post-partum, on commentait mon corps. Est-ce que ça se voyait ? Est-ce que j’avais “repris” ? Ce sont des choses banales, mais révélatrices.

Au début de ma carrière, j’avais 21 ans. Je me vieillissais volontairement : dans ma manière de m’habiller, de parler, de me tenir. J’avais besoin d’asseoir ma légitimité.

Encore aujourd’hui, il arrive qu’en répétition, un metteur en scène s’adresse d’abord à mon collègue masculin pour une question technique — alors que c’est moi qui pilote. Même quand je suis debout sur une chaise, bras levé, prête à envoyer mes tops.

C’est presque automatique. Et puis il y a cette question qu’on me pose souvent : “Mais comment tu fais le soir avec tes enfants ?”

On ne la pose jamais à un homme. Ce sont des micro-signaux permanents.

Si vous ne suivez pas encore Charlotte sur les réseaux, je vous invite à le faire, elle partage les coulisses de son métier avec beaucoup d’humour et de sincérité, sur Instagram : @operamonamour_charlotte

Pourquoi as-tu lancé ton podcast il y a quatre ans ?

Plusieurs réflexions se sont superposées.

D’abord, je voyais le monde de la culture vaciller, et l’opéra en particulier peiner à renouveler son public. Il souffre de préjugés : art élitiste, figé, intimidant. Or moi, je le vis comme quelque chose de vibrant, de joyeux. J’avais envie de contribuer à changer ce récit.

Ensuite, je repensais à mes 18 ans. J’avais un DEM, j’étais suffisamment bonne pour prétendre passer des concours, mais pas suffisamment pour entrer au CNSM ni pour intégrer un orchestre. À l’époque, on ne me présentait que ces voies-là. Soliste, orchestre, éventuellement professeur. Je me souviens du regard un peu désemparé de certains enseignants : “Qu’est-ce qu’on va faire d’elle ?”

J’avais l’impression d’avoir échoué.

Personne ne m’avait parlé de la régie. Personne ne m’avait dit qu’il existait une constellation de métiers autour de l’opéra, tous passionnants, tous exigeants, et qui nécessitent une formation musicale.

Je me suis dit : il faut raconter ces chemins-là.

Il y avait aussi une envie très simple : utiliser ma voix. Dans mon métier, je parle dans un micro, dans un intercom. On m’a souvent fait des compliments sur ma voix. J’avais envie d’en faire quelque chose.

Et puis il y a eu un déclic.

Lors d’une journée portes ouvertes, j’ai proposé un “show technique”. J’ai mis mes collègues techniciens sur scène et je les ai interviewés en direct, micro en main, pour présenter leurs métiers au public. Les musiciens d’orchestre attendaient dans la fosse. La semaine suivante, plusieurs sont venus me voir en me disant : “On ne savait pas que vous étiez aussi passionnés.”

On travaille ensemble, parfois depuis des années, et on se connaît si peu.

Il existe une méconnaissance, parfois une forme de condescendance, entre artistes et techniciens. Moi, je suis à la frontière des deux. Je voulais créer un espace où tout le monde se raconte.

Alors j’ai imaginé un podcast simple : aller rencontrer des gens qui se disent amoureux de l’opéra, et leur demander quelle est leur histoire d’amour avec cet art.

J’ai rencontré une quarantaine de personnes : chanteurs, techniciens, perruquiers, photographes, une parfumeuse qui crée des parfums inspirés d’œuvres lyriques… Des parcours hybrides, inattendus.

Parce que l’opéra, c’est aussi ça : une matière vivante, qui peut se jouer dans la rue, dans un champ, avec un livre pop-up pour enfants, ou mêlé au clown.

Comment fais-tu pour tout mener de front ?

J’ai un secret très simple : je ne suis pas perfectionniste.

J’applique la règle des 80/20. Dans beaucoup de choses, 80 % du résultat est obtenu avec 20 % de l’effort. Les 20 % restants demandent une énergie disproportionnée.

Quand je fais le ménage en deux heures, c’est propre à 80 %. Si je veux que chaque coin soit impeccable, il me faut huit heures de plus.

C’est pareil pour le reste.

Je préfère publier un post à 80 % satisfaisant plutôt que de ne rien publier. Je préfère déléguer imparfaitement que m’épuiser.

Cela demande une certaine confiance en soi. Savoir qu’on connaît son sujet. Accepter l’imperfection. Vaut mieux fait que parfait.

Comment est né le projet de festival ?

À force de rencontrer des artistes hybrides, souvent très talentueux mais peu visibles, j’ai eu envie de créer un lieu pour eux.

Un festival lyrique décloisonné. Il aura lieu durant trois jours en Bourgogne, dans un village de 90 habitants.

Je voulais retrouver la dimension populaire et collective de l’opéra. Pas une salle en rangées, une scène séparée, un public silencieux. Mais une ambiance de festival de musiques actuelles : une buvette, un food truck, un karaoké lyrique, des formats participatifs, des siestes musicales dans l’herbe.

Je veux qu’on puisse venir avec ses enfants sans craindre qu’ils fassent du bruit. Qu’on puisse vivre l’opéra avec son corps, pas seulement assis sur une chaise.

Il y aura de l’exigence artistique. Mais dans un cadre chaleureux.

C’est aussi un laboratoire. Un lieu où quelqu’un peut dire : “J’aimerais tester un opéra itinérant à vélo.” Très bien, viens le tester ici.

Les réseaux sociaux m’ont beaucoup aidée. Des centaines de personnes ont proposé d’être bénévoles. Une agence de communication nous aide à créer le site. Une association locale gère l’administratif. On a levé un premier budget.

Évidemment, j’étais naïve au départ. Je pensais qu’on pouvait réunir trois amis sous un arbre et chanter. En réalité, il faut des assurances, des licences, des autorisations. C’est la France.

Mais cette naïveté est aussi une force. Si je savais tout à l’avance, je ne me lancerais peut-être pas.

Comment réagis-tu face à des collègues qui s’épuisent ?

Il y a plusieurs réalités. Certains cumulent les heures parce qu’ils sont en situation précaire. D’autres s’épuisent par engagement, parce qu’ils donnent trop.

Je rappelle souvent à mes stagiaires que l’équilibre est essentiel. La santé physique et mentale compte.

On ne peut pas porter un collectif si on est soi-même à bout. Parfois, partir trois heures et revenir fraîche est plus utile que rester dix heures épuisée.

La maternité m’a appris cela : si je ne suis pas bien, je ne peux pas porter les autres.

Arrives-tu encore à être spectatrice ?

C’est difficile. Je vois la technique. Les ombres. Les placements.

Mais il y a des moments de grâce. En répétition, je suis parfois à un mètre d’un chanteur. La vibration de la voix lyrique est physique. Elle traverse le corps.

Il m’arrive de remplacer un figurant absent. J’ai été le petit garçon dans les bras de Madame Butterfly. J’ai été la princesse dans La Dame de Pique, avec un ténor à genoux à trente centimètres de moi. Dans ces moments-là, je ne suis plus régisseuse. Je suis bouleversée en tant que spectatrice.

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