Laure Pressac : "Le syndrome de l’imposteur est encore un frein immense pour les femmes."

Est-ce que tu peux me parler de ton premier contact avec la culture ?

Je pense que ça a été Tanis, l’Or des pharaons.

Je ne sais pas exactement quel âge j’avais, sans doute sept ou huit ans. C’est mon grand-père qui m’emmenait dans les musées. Ma famille était d’origine modeste, et ce n’était pas du tout son univers. Mais il était fasciné par les grands secrets de l’histoire et il lisait, allait voir des expos…

C’est peut-être dans nos discussions que m’est venue l’envie d’être archéologue, en tout cas de ce que je me souviens. Comme je lui posais énormément de questions, il m’a dit : « On va aller voir cette exposition. »

Je crois que c’était au Grand Palais.

Je me rappelle de trois choses : la beauté impressionnantes des œuvres, les questions que ça suscitait, et surtout les discussions avec mon grand-père. Il était fasciné par les langues, par l’idée même de leur invention, donc les hiéroglyphes, ça nous passionnait.

C’est drôle parce que je continue aujourd’hui à inventer des chasses au trésor avec des mots codés. Et il y a sans doute aussi un lien avec le graffiti, sujet auquel je consacre des recherches et pour lequel j’ai été commissaire d’exposition. Tout était déjà là : cette envie de comprendre, de décoder, à partir de traces à déchiffrer.

À partir de ce souvenir fondateur, comment s’est construit la suite de ton parcours et comment es-tu arrivée à décider de travailler dans ce secteur ?

Je pense que les chocs culturels restent ancrés, même si on ne s’en rend pas compte immédiatement.

Je me souviens très bien d’une phrase de Philippe Bélaval, lors du spectacle We Are Heroes au Panthéon, avec des danseurs amateurs du Centquatre. La jauge était très réduite, et certains se demandaient pourquoi faire tout ça pour si peu de monde. Il avait répondu : « S’il y a une seule personne dans la salle à qui ça déclenche une passion, on aura fait le travail. »

Pour moi, la culture, c’est exactement ça : des graines. On ne sait jamais ce qu’elles vont devenir. Peut-être rien, peut-être beaucoup.

Mes grands-parents n’étaient pas français à l’origine. Les valeurs qu’ils m’ont transmises étaient celles du travail, de la solidarité, de l’entraide. Ils avaient choisi la France pour son modèle de promotion républicaine. Il fallait donc faire des études. J’en ai fait pour les rassurer, mais aussi parce que j’adorais apprendre. J’ai hésité à candidater à l’Ecole des Chartes…mais ça ne me semblait pas pour moi.

La culture était sur le côté : on allait au musée, à l’opéra, au théâtre avec mes parents, même si ce n’était pas fréquent. La culture était encore là, mais sans certitude que j’en ferais mon métier.

Comment la suite de ton parcours s’est-elle construite à partir de là ?

A Sciences Po, j’ai fait un stage chez Magnum Photos…et à la communication du ministère de l’Education Nationale. Puis j’ai passé les concours de l’ESSEC et un master à Dauphine. J’ai fini par faire les deux, en aménageant mon parcours. J’ai toujours eu besoin de mélanger les visions et aussi de mêler réflexion stratégique et action concrète.

Je ne rentrais déjà pas dans les cases : j’étais en stage chez L’Oréal en marketing, tout en suivant une formation en management des institutions culturelles à Dauphine. Je suis aussi partie en échange à la Nouvelle-Orléans, où je suivais des cours de marketing tout en m’incrustant dans des cours d’histoire de l’art. J’y ai découvert les gender studies.

De retour à Paris, je me suis heurtée à beaucoup de portes fermées, je n’avais pas le parcours « classique ». J’ai tenté la recherche en histoire de l’art à la Sorbonne, avec un sujet sur l’identité féminine de l’artiste, d’Artemisia Gentileschi à Georgia O’Keeffe. À l’époque, ce n’était pas recevable. J’ai fini par abandonner.

Mon premier poste après mes études a été chez Eurostar, en marketing. J’ai proposé à ma cheffe de monter un train pour aller voir des musées à Londres. Elle m’a dit : « Très bien, mais dans ce cas-là, tu affrètes un train entier. » Un Eurostar, c’est 741 places. Il fallait vendre.

J’ai négocié des partenariats avec la National Gallery et le Victoria & Albert Museum. On a créé le « train des expositions », avec un aller-retour dans la journée.

C’était du marketing, mais comme par hasard, je me retrouvais à négocier avec des musées.

En discutant avec une amie, je me suis rendue compte que ce qui me plaisait chez Eurostar, c’était la diversité des sujets, le travail en équipe, l’international, et surtout le fait de mener des projets de A à Z. Elle m’a suggéré le conseil.

Je suis entrée chez Capgemini, d’abord dans le secteur public, puis dans le marketing et l’expérience client. Je pensais y rester deux ans. J’y suis restée dix ans.

Laure entourée de l’une de ses passions : les livres.

Quel rôle a joué le conseil dans ta trajectoire ?

Chez Capgemini, on était très orientés conduite du changement, et notamment dans le service public. J’ai travaillé sur des projets de réforme de l’État, sur le rapprochement ANPE–UNEDIC, sur des politiques publiques, mais aussi sur des projets industriels, commerciaux, internationaux, en mobilisant des outils issus notamment de la sociologie. J’ai gardé du conseil des outils d’analyse solides, des méthodes, des approches de coconstruction, et une posture de maïeutique, de faire ensemble, qui me guide toujours aujourd’hui.

À un moment, via les projets de la RGPP, j’ai travaillé sur des notes stratégiques de politique culturelle, notamment pour le Louvre. Nous avons aussi développé du mécénat de compétences avec des institutions culturelles comme le Centre Pompidou, l’Opéra de Paris. Puis est arrivé le virage numérique : Capgemini a travaillé avec le MIT sur la transformation digitale et j’ai accompagné la RMN sur ce sujet.

Cela représentait peut-être 10 % de mon temps, mais c’était toujours là, en filigrane.

Quelles méthodes, quels outils appris durant tes années en conseil ont été les plus utiles durant ton expérience au CMN?

J’en utilise (et je les transmets à mon équipe et les enseigne d’ailleurs à mes étudiants à Sciences Po) trois types.

Tout d’abord, les basiques, les outils de gestion de projet, comme le RACI, qui répartit bien les rôles et les responsabilités et permet de faire avancer un projet. Ensuite, les analyses sociologiques, comme la carte des partenaires, qui permet de comprendre les forces en présence et s’appuie sur la sociodynamique pour conduire le changement dans les organisations.

J’ai enrichi cela avec une formation en sciences comportementales pour intégrer les biais cognitifs dans mes analyses.

Et enfin, les méthodes participatives, que j’utilisais à l’ASE de Capgemini.

Ce sont des approches de facilitation, qui amènent de la créativité et de l’engagement. Cela m’a notamment permis d’organiser au CMN un Museomix avec plus d’une centaine de participants, pour nourrir la réflexion sur le renouvellement du parcours de visite du palais du Tau à Reims.

À quel moment as-tu basculé pleinement dans le secteur culturel ?

Le déclic est venu d’un déjeuner avec un ancien client du ministère. Je lui donnais des conseils d’organisation, sans me rendre compte qu’il me proposait un poste. Ce sont mes collègues qui m’ont fait réaliser que ce poste était pour moi.

J’ai alors rejoint le Centre des monuments nationaux, sur une création de poste mêlant stratégie, prospective et numérique. J’y siégeais au comité de direction.

Ces années ont été, avec le recul, les plus belles de ma vie professionnelle. Le numérique était alors perçu comme un champ des possibles. Il y avait des collectifs, de l’expérimentation, de l’énergie. Le CMN est un modèle à part, où le concept de péréquation, donc de solidarité entre différents lieux culturels, structure tout le travail entre le siège et les monuments, une fédération de 100 lieux en somme. J’ai travaillé sur le montage économique et le parcours de médiation innovant de l’Hôtel de la Marine, sur la transition écologique, monté un incubateur de start-ups culturels, par lequel sont passées beaucoup de jeunes pousses toujours actives dans le secteur, sur des projets transmédias, sur des outils d’applications de visite et des premières expérimentations en réalité virtuelle…pour une curieuse comme moi, impossible de m’ennuyer ! et je suis handballeuse, donc mener tous ces projets en équipe a été un réel bonheur.

J’ai eu la chance de travailler avec Philippe Bélaval, un homme d’une érudition incroyable, profondément engagé dans le service public, et qui faisait confiance à ses équipes.

Pourquoi être partie, alors que tout semblait réuni ?

À un moment, on a peur de s’ennuyer. On se sent à l’étroit. Il aurait été logique de chercher un poste de direction générale, mais la dimension administrative et le dialogue social m’effrayaient un peu, à l’époque.

Quand j’ai commencé à dire « c’est compliqué », alors que j’avais toujours interdit cette phrase à mon équipe, j’ai compris que c’était le moment de partir.

Je suis retournée dans le privé, chez Ogilvy, dans le conseil orienté sur le numérique, appuyé aussi sur les sciences comportementales, pendant le COVID. Et puis la culture m’a (encore !) rattrapée.

Tu es actuellement Directrice de Beaux-Arts Consulting, en quoi cela consiste, et qu’est ce qui t’anime dans ton poste actuel ?

Il s’agit d’accompagner les institutions publiques, les collectivités et les entreprises dans la réalisation de leurs stratégies et projets culturels. Je dirige et anime l’équipe, et travaille avec un écosystème de partenaires.

Depuis mon arrivée, j’ai à la fois mené des projets très opérationnels de production artistique ou d’expositions, et des réflexions stratégiques pour orienter de futurs grands établissements, en France mais aussi à l’étranger, que ce soit pour rédiger leurs PSC, définir une stratégie de marketing territorial ou monter un business model.

Ce qui m’anime est constant depuis toutes ces années : mettre ma pierre à l’édifice d’une culture pour tous dans notre pays, qui en a cruellement besoin.

Laure sera présente au SITEM la semaine prochaine et rideau! vous convie pour l’occasion à un petit déjeuner pour prolonger cet échange et visiter le salon. Rendez-vous dans la rubrique .“Les rencontres”, en bas de cette newsletter.

Quelle est, selon toi, la place du musée dans notre société ?

Je pense que le musée a une place vitale. Une société qui ne fait que produire sans réfléchir, sans s’émerveiller, sans vivre ensemble, n’a pas de sens.

Les musées sont des ponts : entre soi et soi-même, entre soi et les autres, entre les cultures. Ils doivent aussi, dans le contexte actuel, être des activateurs d’engagement citoyen.

Ils conservent des collections, bien sûr, c’est une de leurs missions, mais s’ils ne sont pas en résonance avec le monde, ils deviennent muets. Il y a une urgence à repositionner le musée au cœur de la cité et du dialogue, comme un lieu de vivre ensemble.

Comment répondre aux injonctions contradictoires qui pèsent sur les musées ?

Il faut une vision et s’y tenir. Sortir du cadre, penser autrement, accepter de dépasser son périmètre.

La différence entre les institutions qui y parviennent et celles qui végètent, c’est la recherche d’impact. Quand il y a cette volonté, il y a toujours un moyen d’y arriver. Cela passe par le mode projet, la transversalité, la confiance dans les individus.

Je pense souvent à cet agent de surveillance de la Sainte-Chapelle qui avait développé une application pour mieux voir les vitraux. Il fallait simplement lui donner de la place. Pour moi, le collectif change tout.

Comment vois-tu l’avenir économique des musées ?

Il faut regarder la réalité en face, la situation est complexe et les pouvoirs publics plus distants. Raison de plus pour passer à l’action, identifier les signaux faibles, accepter de sortir de sa zone de confort. Le service public culturel est un bien précieux, un pilier démocratique, que tout un écosystème, public et privé, défend.

Penser le lien entre public et privé n’est pas être ennemi du service public. Il faut casser les silos, se mettre en mouvement, agir, ensemble. Car c’est à chacun d’entre nous de faire bouger la situation et d’inventer un avenir culturel enthousiasmant.

Quel regard portes-tu sur la place des femmes aux postes de direction ?

Ca tient en trois mots : laissez-nous diriger.

Il faut créer des cordées, transmettre, accompagner, encourager les femmes à se projeter. Il y a eu beaucoup d’actions menées, notamment par le réseau des femmes du ministère CulturElles, dont j’ai fait partie.

Le syndrôme de l’imposteur est encore un frein immense. Mais il ne faut pas limiter la réflexion aux femmes : c’est une logique plus large d’égalité et d’inclusion, il est nécessaire d’accélérer la diversité dans ce secteur.

Quelles femmes t’inspirent particulièrement ?

Au-dessus de tout, Simone Veil. Pour son parcours de vie et ses engagements, qui nous rappellent que rien n’est jamais acquis.

Dans le secteur culturel, Constance Rivière, pour ce qu’elle fait du Palais de la Porte Dorée : un lieu vivant, inclusif, fier, collectif.

Parmi les créatrices, Constance Guisset, qui mêle force et douceur et a réussi à s’imposer dans un univers très masculin et dépasser les cases, car elle est designer, scénographe et même autrice.

Mais aussi toutes les entrepreneures que j’ai rencontrées, ou coachées : il faut un courage et une énergie incroyable pour se lancer. Et évidemment, toutes les femmes qui résistent : je pense à l’Iran, forcément.

Qu’est-ce qui nourrit ta curiosité aujourd’hui ?

Tout. Absolument tout. Les musées, évidemment (j’ai relevé le défi de voir plus de 380 expos en 2025), mais aussi la Star Academy, Drag Race, les réseaux sociaux, les créateurs de contenus, les pays émergents sur la scène culturelle, les rencontres...

Il faut accepter la zone de contact, le frottement des idées. Sans frottement, il n’y a pas d’étincelles.

Ta conclusion ?

Personne ne viendra sauver ou construire la culture de demain à notre place : nous sommes celles et ceux que nous attendons, à nous de nous saisir de notre avenir culturel commun.

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