Louise Danou : "La culture du silence sur les rémunérations est défavorable aux femmes "
Pour commencer, on va parler de ton rapport à la lecture. Quel est ton premier souvenir lié au livre ?
Louise Danou : Ce souvenir est très net, parce que j’ai appris à lire très tôt. Sur les genoux de mon père : comme j’étais l’aînée, il avait le temps de m’apprendre à lire. J’avais 4 ou 5 ans.
Après les abécédaires, le premier livre de lecture courante qu’il m’a mis entre les mains, c’était Robinson Crusoé. Je ne sais plus ce que j’ai vraiment compris de cette première lecture, mais ce dont je me souviens surtout, c’est de cette ancienne édition illustrée de gravures, avec l’odeur caractéristique du papier. L’objet, la langue, l’histoire ont compté pour moi au même moment.
Je me demande aujourd’hui si ce n’est pas là que s’est joué quelque chose de ma vocation d’éditrice : le plaisir de l’histoire qui t’emmène ailleurs et le ravissement de tenir cet objet entre les mains.
Ce livre existe toujours dans la bibliothèque paternelle. Il est vieux, corné, jauni, c’est un livre m’a profondément marquée dans mon enfance.
Comment cet amour de la lecture s’est-il poursuivi ensuite ?
Je crois que c’est moi qui l’ai poursuivi ! La lecture n’a jamais été un loisir parmi d’autres. Elle a occupé la place la plus importante dans ma vie pendant toute mon enfance et mon adolescence. Au point que je lisais tout ce qui me tombait sous la main : bibliothèques familiales, bibliothèques d’amis, bibliothèques de l’école, manuels scolaires, ou même notices de médicaments. Des livres pour tout-petits comme des livres pour adultes : tout ce qui pouvait me raconter quelque chose.
À quel moment un goût plus affirmé s’est-il dessiné ?
Je crois que mon goût est resté celui d’un enfant qui aime les histoires. Je suis éditrice de littérature générale, donc de fiction - que l’histoire soit vraie ou imaginée, dans le sens où elle doit paraître vraie, c’est de la fiction. Je ne fais pas la différence. J’étais happée par ce qui me faisait sortir de ma vie quotidienne. Et je crois que c’est toujours le cas aujourd’hui, mais maintenant, je travaille à faire advenir ces histoires.
Et à les partager ?
Voilà. À les partager au plus grand nombre, et à les rendre réelles par l’objet livre. On y revient toujours !
Louise m’a reçu dans les locaux d’Albin Michel, un lieu sublime, chargé d’histoires…
Comment cette passion est-elle devenue ton métier ?
Très tôt, j’ai compris que je ne serai pas écrivain. Ce qui m’intéressait, c’était de découvrir des voix que j’aimerais lire. Dès 12 ou 13 ans, le métier d’éditeur m’a semblé assez évident. J’ai toujours su que ce serait le mien.
Si je n’ai pas forcément orienté mes études en ce sens, j’étais sûre qu’une formation solide dans les humanités classiques - ce qui me plaisait le plus - allait me renforcer pour cela. En revanche j’ai fait des stages avec un certain acharnement pour entrer dans une maison d’édition.
Tous les postes que tu as occupés t’ont-ils permis d’aborder ce métier différemment ?
Oui. J’ai été récemment très marquée par une phrase de la CEO monde de Chanel : « Soyez heureuse de votre métier et du chemin que vous parcourez, plutôt que de ne regarder que la destination. » Je me suis reconnue dans cette idée.
Je savais qu’en sortant de mes études, je ne deviendrais pas éditrice immédiatement. Ce qui m’importait, c’était d’intégrer une maison d’édition. J’ai commencé par un stage au service des manuscrits chez Flammarion, après des études de lettres classiques, d’histoire, une prépa à l’École des Chartes et une maîtrise de littérature comparée. J’ai observé, accepté ce qu’on me proposait, avancé étape par étape. Chaque poste, souvent difficile, parfois précaire, m’a apporté beaucoup de joie. Je crois que c’est par la joie qu’on construit son chemin et sa carrière.
La réalité du métier a-t-elle dépassé ce que tu imaginais ?
Heureusement! Quand je suis arrivée chez Flammarion, j’étais probablement la pire lectrice du service des manuscrits. Même si je ne m’en rendais pas compte. J’étais alors totalement ignorante de la littérature française contemporaine et du marché du livre.
On apprend, on évolue. Et je n’ai jamais voulu quitter ce métier pour lequel je me suis pris de passion.
Tu disais que les choses se sont construites petit à petit. Mais est-ce que tu as traversé des moments de doute sur la suite ?
Bien sûr. Et je crois qu’il n’y a pas un éditeur qui n’ait traversé cela.
On grandit parce qu’on dépasse ses doutes, on développe une pensée ferme parce qu’on a eu un doute. Quand le doute devient trop envahissant, c’est peut-être le signe qu’il faut changer de maison, réfléchir à son poste, à son cadre. Mais tant qu’il ne se transforme pas en anxiété, en passion négative, je pense qu’il peut être excellent.
A la fin de mon très long stage chez Flammarion à 24 ans, j’ai traversé un grand moment de doute. Je lisais une littérature que je ne comprenais pas, je me suis dit : mais ce n’est pas du tout pour moi. J’aimais Flaubert, les Bronte, Kafka, Nabokov, et l’auteur le plus contemporain que je connaissais alors c’était Philip Roth.
Et là, j’entends qu’un poste d’assistante d’édition se libère aux éditions J’ai lu, dans la même société. J’ai lu, c’est une maison de poche. Dans mes lectures boulimiques, j’avais lu énormément de romans de science-fiction dont beaucoup de classiques publiés chez J’ai lu. Philip K. Dick, Van Vogt… Je me suis dit que ça allait être un itinéraire intéressant.
J’ai postulé, j’ai été prise. Et là, j’ai appris mon métier.
Je l’ai appris en mettant les mains dans le cambouis, un immense plaisir quand on est jeune assistante d’édition dans une maison de poche avec autant de collection. J’ai travaillé avec un éditeur de science-fiction, un éditeur de documents, de littérature étrangère, de sentimental (à l’époque où Bridgerton n’était pas encore un phénomène mondial).
Et au bout de quelques années, gravissant les échelons, j’ai dirigé le domaine français de J’ai lu. Publier en poche Michel Houellebecq, Christine Angot, mais aussi Thibault de Montaigu, que j’ai retrouvé ensuite chez Albin Michel, Simon Libérati, Emilie Frèche, Colombe Schneck… ce fut formidable. On m’avait donc confié ce département qu’au départ je connaissais si mal. C’est arrivé à un moment où j’avais appris, compris, lu. J’avais ouvert mon univers à cette littérature contemporaine dont je comprenais aussi le marché.
Le doute peut aussi se transformer en élan. Lorsqu’en 2016 on m’a proposé un poste de directrice littéraire chez Flammarion, un autre métier donc, je n’ai pas réfléchi et j’ai sauté dans le bain: Flammarion quelques années, puis depuis deux ans, cette belle maison qu’est Albin Michel. C’est en éditant qu’on devient éditeur, et c’est une passion inextinguible.
Pour toi, c’était impossible de travailler sur des types d’ouvrages que tu ne comprenais pas ?
Oui. Je me disais que je serais mauvaise. Qu’est-ce que je peux apporter si je ne comprends pas ? Qu’est-ce que je peux transmettre ?
Et puis, ça s’est fait naturellement.
Quand j’ouvre un manuscrit et que je me dis : tiens, c’est bien…, c’est rare de n’avoir aucun doute en tête. En général, le doute correspond à quelque chose qui ne m’a pas semblé juste.
Qu’est-ce qui est, pour toi, la plus grande joie dans le métier d’éditrice ?
La plus grande joie… C’est un métier avec autant de découragements que de joies très intenses. Je donnerai en exemple les deux plus grandes joies qui me sont procurées.
La première, c’est lorsque je termine la lecture d’un manuscrit : qu’il soit un texte inattendu, envoyé par un inconnu, ou celui qu’on attendait impatiemment d’un auteur familier. Un premier roman ou un dixième!
Quand on lit ce premier jet et que la force de l’histoire, la grâce de l’écriture nous font oublier qu’on est en train de travailler, qu’on est tout simplement happé, c’est une immense joie. Le livre est là, même s’il n’existe pas encore techniquement. J’oublie le manuscrit, je vois le livre!
Cette joie-là est totale, et elle donne l’énergie pour accompagner un livre jusqu’au bout.
L’autre joie, tout aussi intense, c’est le moment où m’arrivent les premiers exemplaires du livre, tout juste imprimés. Chez Albin Michel, le « magasin » qui réceptionne les livres m’envoie un message, je descends dès que possible pour prendre le livre en main, et c’est une joie immense de voir la matérialisation de tout ce travail : les discussions avec l’auteur, les heures sur le texte, la couverture, les arbitrages. Si le texte existait, le livre était jusque-là une idée. A partir de là, il prend sa matérialité de livre, il nous échappe, il va rejoindre ses lecteurs. Cela fait plus de quinze ans que je fais ce métier, je ne me lasse jamais de ce moment.
Et à l’inverse, quels sont les moments les plus pénibles ?
Il y en a probablement tous les jours. Mais je me refuse à les considérer comme pénibles. Parce qu’ils sont utiles. Par exemple, j’ai passé plusieurs semaines sur un livre à paraître l’année prochaine, avec énormément de problèmes techniques. Toute la chaîne était concernée : fabrication, service des textes, maquettiste, et bien sûr l’auteur.
Se retrouver à minuit, après avoir couché les enfants, après un dîner de travail, à vérifier un fichier, parce que le maquettiste a travaillé tard, parce que si je ne le fais pas, la date de parution ne pourra être tenue, ce ne sont pas les moments les plus excitants à raconter. Mais ils font partie de la vie du livre.
Être éditrice, c’est endosser cette responsabilité.
On est bien sûr là pour accompagner un auteur, pour croire en lui, pour l’aider à se révéler. On est là aussi pour faire des livres.
Le nom de la maison est inscrit sur le livre au même titre que celui de l’auteur. On en est responsable. Mettre les mains dans le cambouis fait partie du métier. On est à la fois tout en haut et tout en bas de la chaîne.
Sur ta relation avec les auteurs : comment se construit-elle ?
Il faudrait peut-être leur demander à eux! Ce sont des années de travail.
Je dirais que ça se fait assez naturellement. Je suis convaincue que la relation doit être équilibrée : on se choisit. C’est une relation à quatre : l’auteur, l’éditeur, le texte, la maison d’édition : son histoire, son nom, les personnes qui la composent. J’ai la chance de travailler avec des talents merveilleux, et je ne peux rêver plus passionnantes aventures qu’avoir publié les premiers romans de François Gagey, de Charles Wright, de Diana Filippova et de Philippe Collin! le septième de Thibault de Montaigu, le troisième de Léa Simone Allegria, les derniers livres d’Agnès Ledig et Grégoire Delacourt, un formidable essai d’Emilie Frèche, deux romans de Thomas Snégaroff qui éclairent l’histoire, Eliott de Gastines ou l’étonnante Marion Fritsch.
Un auteur ne choisit pas seulement un éditeur : il choisit aussi une maison. Cette relation est donc particulière, faite d’interactions multiples. Elle se construit selon les personnalités, le texte, la place de chacun. Il faut laisser de la spontanéité, et surtout se faire confiance.
En effet, dire à un auteur que sa troisième partie ne fonctionne pas, ou prendre le risque de refuser un manuscrit, cela demande de la confiance.
Il y a des auteurs qui reprochent à leur éditeur d’avoir publié un texte faible. Je les comprends. Et je comprends aussi l’éditeur. On travaille avec de l’humain, de l’ego, de l’émotion, avec la vie des auteurs. L’auteur met sa vie dans son livre. Si l’éditeur n’y met pas la même chose, il met tout de même beaucoup de lui. Quand on passe plus d’un an sur un texte, on s’engage personnellement. Il y a des livres que j’ai publiés dont je me souviendrai toute ma vie. J’ai une immense gratitude envers les auteurs qui m’ont fait confiance.
Les dernières parutions de Louise sont en bonne place dans son bureau : mon préféré : le Barman du Ritz.
Et la maison d’édition : comment les contraintes économiques se traduisent-elles ?
J’ai choisi de rejoindre une maison dont l’histoire me plaît énormément, une maison indépendante et une direction en qui j’ai confiance. C’est précieux!
Je suis responsable de mon budget et veille à ne pas publier plus que ce qui est raisonnable : entre sept et dix titres. Ma responsabilité est d’être honnête sur le potentiel commercial. L’édition repose sur une économie très pragmatique et aussi bien soumise au hasard : un livre attendu peut ne pas fonctionner, un autre dépasser les attentes. On n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise, ni d’une très bonne. C’est ce qui rend ce métier à la fois fragile et passionnant.
Ça fait plus de quinze ans que tu travailles dans l’édition. Comment perçois-tu l’évolution du marché ?
Je fais partie de cette génération qui a vu l’effondrement du marché de la littérature, même si le mot est fort. C’est une réalité, il y a moins de place pour les “petits titres” ou les auteurs émergents. Le marché se concentre sur une poignée de best-sellers, qui cachent une forêt de livres peu visibles : peu sur les tables, peu en presse. On assiste aussi à une réduction du “grand public cultivé” sur lequel on compte pour acheter en librairie. Il faut garder à l’esprit que le livre n’est plus le seul loisir culturel.
Est-ce grave? Non, si on croit au livre, si on croit à l’auteur, si on croit à son développement dans une maison d’édition, dans un compagnonnage. Aucun best-seller ne se fait en claquant des doigts. Et l’édition reste artisanale : on vend un par un, libraire par libraire. Chaque prospection est un combat. Non, la littérature n’est pas morte, je pense au contraire qu’elle est bien vivante, qu’elle accompagne, devance la modification culturelle, politique, technologique que nous vivons. Cela nous oblige à faire notre autocritique, à penser chaque livre précisément : pourquoi on le publie, à qui il s’adresse. Tous les livres ne sont pas faits pour être des best-sellers. Il faut se projeter dans le court terme et tout en même temps dans le long terme. Exercice peu confortable mais nécessaire. La littérature a besoin de temps.
Je crois profondément que mon travail d’éditrice consiste moins à « choisir » des textes qu’à assumer ce qu’ils mettent en circulation dans le monde. J’ai appris cela avec le temps. Éditer, c’est faire le lien entre une exigence littéraire et une époque qui a besoin de récits pour se comprendre.
On laisse de moins en moins de temps aux œuvres…
Exactement. Et si on ne se laisse pas ce temps-là, on ne développe rien. On dit souvent que les grands succès nourrissent les petits livres. Et c’est vrai : à un moment, ce sont les petits livres qui deviennent grands.
La place des femmes dans l’édition : très féminisé, mais pas toujours aux postes de direction?
Comme beaucoup d’éditrices, j’ai fait des études de lettres, classes peuplées alors surtout de filles. Je pense que la forte présence des femmes vient tout simplement de ce mécanisme, que je déplore, qui associe les études littéraires au féminin et les études scientifiques au masculin.
Cela s’est accompagné de salaires faibles, surtout sur les premiers postes. Les jeunes femmes acceptaient davantage, et acceptent parfois encore, ces conditions, même si la jeune génération commence à les refuser, quitte à ne plus travailler en entreprise. Chez nous, la direction est exemplaire : un président et une directrice. Et je vois une génération de femmes accéder à des postes de direction. Le plafond de verre se craquelle.
Un conseil concret aux femmes qui entrent dans ce métier ?
Parler de salaire. Négocier. Et demander très régulièrement une augmentation ou une prime. Pas forcément pour l’obtenir à tous les coups, mais il faut dire clairement : “j’ai fait une bonne année, voilà ce que j’ai apporté à la maison, etc.”. La culture du silence sur les rémunérations est défavorable aux femmes. Il faut en parler entre collègues, entre amies. Sortir de l’idée du métier-passion qui justifierait des sacrifices permanents.
Observes-tu un changement chez les jeunes générations ?
Oui, dans leur façon de penser l’entreprise et la passion. Ce qui dépasse je crois le monde de l’édition. S’il y a aussi beaucoup de reproduction intellectuelle, les stagiaires ou nouveaux arrivants que j’observe n’hésitent plus à bifurquer ou à interroger le modèle. Est-ce que cela interroge le renouvellement ? Je ne crois pas. L’édition reste un domaine de désir. Je le vois en intervenant dans des lycées. De toute façon, nos métiers vont changer : le marché évolue, les groupes d’édition connaissent des bouleversements, nous sommes en plein dans une révolution technologique passionnante. Je ne crois pas aux révolutions brutales, mais aux transformations progressives.
Comment perçois-tu l’intelligence artificielle ?
Je ne suis pas spécialiste au point de faire de grandes théories. Mais ne pas s’intéresser aux enjeux que pose l’IA dans la littérature et nos métiers, ne pas l’intégrer à nos réflexions quotidiennes, cela me semble inconscient!
Je ne connais pas d’auteurs littéraires considérant que l’IA est un danger pour eux. Certains s’en servent pour des recherches, tester des plans. Moi-même, je l’utilise. On ne refuse pas une technologie : on apprend à vivre avec. J’ai connu il y a longtemps des éditeurs qui refusaient l’ordinateur, pensant sans doute avoir le pouvoir de bloquer de nouvelles habitudes . Ça n’a évidemment pas fonctionné. L’IA est un outil ; elle ne remplacera pas l’imagination humaine. Le problème vient sans doute de son nom : ce n’est pas une intelligence créatrice. Elle synthétise des données existantes. Quand on comprend ça, il n’y a pas lieu d’avoir peur. Le développement de nouveaux outils modifiera certainement notre profession, il faut l’anticiper et non le subir.
Pour conclure, comment préserves-tu ton plaisir de lire malgré le travail ?
Je l’ai appris avec le temps. L’édition prend énormément de place dans ma vie. Je suis obligée de m’imposer des disciplines mentales pour retrouver le plaisir spontané, enfantin, de lire.
Pendant les vacances, ou certains longs week-ends, je m’organise pour rompre avec les lectures professionnelles. Je lis ou relis des classiques, de la littérature étrangère, de la science-fiction, de la poésie.
Ça me permet de me refaire un cerveau tout neuf, de nettoyer mon regard. Ma plus grande crainte, c’est que mon jugement littéraire soit perturbé. Et il ne peut l’être que par la diminution du sentiment de plaisir dans la lecture.